Archives de juin 2010

Elsevier en plein déni

Extrait de l’interview de Claudio Aspesi, analyste financier à propos des évolutions possibles pour Elsevier, par Richard Poynder sur son blog Open and shut ? – je vous conseille de le lire en entier, si vous vous intéressez aux questions de doc électronique – :

« RP: Dans un rapport publié en mars, vous disiez « Reed Elsevier semble nier l’ampleur du problème pouvant affecter l’édition scientifique, et une approche plus en profondeur sur cette question serait la bienvenue. » Pouvez-vous nous en dire plus sur ce à quoi vous faites allusion ?
CA:
Si – et je tiens à souligner le « si » – les contraintes budgétaires sur les bibliothèques universitaires résultent en plusieurs années de faible augmentation, voire d’absence d’augmentation des revenus, les éditeurs devront, au minimum, réduire fortement leurs coûts de production.
Si les contraintes budgétaires conduisent à des suppressions massives de contrats de type « big deal », et à une offre de nouveaux contrats à 20-30% de dépenses en moins, les éditeurs auront l’obligation de s’adapter. Aussi longtemps que les gestionnaires sembleront croire (si l’on en juge leurs déclarations publiques) qu’il n’y a aucune probabilité pour que leurs revenus restent inchangés pour les nombreuses années à venir, il faudra se demander s’il existe un plan B, qui en est responsable, et quel type d’événement pourront le déclencher.
Il y a également le fait que les arguments qu’Elsevier a mis en avant par le passé à propos de l’OA ne sont pas convaincants : par exemple, quand Reed Elsevier affirme que l’OA est voué à l’échec à cause du besoin de validation par les pairs, la société ignore le fait que la plupart des partisans de l’OA  soutiennent la dissemination de cette validation.

RP: Je pense que ce que vous dites, au fond, c’est que le groupe est en déni face à l’Open Access (OA), et à son impact probable sur sa rentabilité future. En quoi l’OA est-il une menace pour l’avenir d’Elsevier ?
CA:
L’OA n’a pas besoin d’être une menace. En fait, je pense qu’un passage vers l’OA « en or » (Gold OA) pourrait être bénéfique à Elsevier : si les revues proposaient des coûts de publication correspondant globalement aux revenus que la compagnie perçoit actuellement, elle maintiendrait son niveau de revenu, pour un coût vraisemblablement moindre.
La véritable menace vient de l’auto-archivage des revues validées par les pairs [Green OA]. C’est cela qui rend SCOAP, le modèle développé par la communauté des physiciens, tellement  perturbant : il réduit le rôle de l’éditeur à la gestion du processus de validation, avec éventuellement un peu de mise en page. Cela nécessite des coûts plus faibles, et nie la valeur du facteur d’impact.

RP: Alors quel est le fond du problème auquel fait face Elsevier  ?

CA: La société a élaboré un modèle économique sur un principe d’augmentations de revenu annuelles, justifiées et donc financées par le lancement continu de nouveaux titres. Cela a bien marché (en tout cas pour Elsevier) tant que les bibliothécaires ont pu trouver l’argent nécessaire (quel qu’ait pu être leur mécontentement croissant de l’augmentation des dépenses). Cela ne peut pas durer si l’on continue à restreindre les budgets des bibliothèques. »

[photo : deni]

BBQ season : Nature sur le grill

Dans une lettre ouverte adressée il y a quelques jours à leurs enseignants et à leurs chercheurs, la California Digital Library (qui gère – entre autres – les négociations avec les éditeurs pour les ressources électroniques), les bibliothèques universitaires et la Commission Universitaire pour la Communication Scientifique de l’Université de Californie (UC) les informent d’un possible boycott des revues de l’éditeur Nature Publishing Group (NPG). Pourquoi ? Oh, simplement parce que « NPG veut augmenter le tarif de [notre] licence pour la revue Nature et ses revues affilées de 400% en 2011, ce qui porterait le coût de leurs 67 revues à plus d’1 million de dollars par an ».
Ils encouragent en plus lesdits enseignants et chercheurs :
- à refuser de valider des articles pour les revues de NPG
- à cesser de soumettre des articles aux revues éditées par NPG
- à arrêter de promouvoir leurs postes vacants dans les revues du groupe
- à diffuser largement leur avis sur les pratiques commerciales de NPG auprès de leurs collègues, y compris (et surtout) en dehors de leur propre université.
Pour les signataires, c’est également une occasion de sensibiliser les enseignants et les chercheurs au fait que le modèle économique traditionnel de l’édition scientifique est corrompu, et qu’il ne tient qu’à eux de le changer : ils les incitent, par exemple, à publier dans des revues en open access, à déposer dans l’archive institutionnelle de l’université, ou à veiller à ce que les licences passées avec les éditeurs leur permette de garder leur droit d’auteur.
Nature a répondu à ce courrier, en précisant qu’en fait l’UC bénéficiait jusque là d’un tarif avantageux qui lui était spécifique : rendez-vous compte, une remise de 50% par rapport au tarif public ! Sauf que, n’importe quel responsable de la documentation électronique vous le dira : PERSONNE ne paye le tarif public, et tout est affaire de négociations. Pour l’éditeur cette augmentation n’est donc qu’une remise à plat par rapport aux autres clients, mais, dans les réactions apparues dans la blogosphère à la suite de ces annonces, aucun bibliothécaire ne s’est félicité de ce rattrapage qui mettrait tous les clients de Nature au même niveau. Non, bizarrement, les bibliothécaires soutiennent plutôt la position de l’UC, et attendent de voir si la menace de boycott va avoir un effet sur la suite des négociations… Plusieurs observateurs remarquent que cette initiative est une occasion d’étendre le débat à la remise en question des modèles de diffusion et d’évaluation de la recherche scientifique (ici ou ), certains pensant qu’il faudrait aller plus loin, en instaurant un moratoire sur l’utilisation de l’impact factor par les commissions de recrutement dans les universités (Adventures in ethics and science) par exemple. D’autres soulignant l’aberration d’un système dans lequel une université qui contribue de manière non négligeable à la production des contenus des revues (plus de 5300 articles publiés dans les revues du groupe au cours des 6 dernières années émanent de chercheurs de l’UC, dont près de 700 pour la seule revue Nature) n’a finalement pas les moyens d’accéder à ces contenus…
L’université a répondu à cette réponse, en s’appuyant sur le fait que les autres négociations qu’elle mène avec d’autres éditeurs, plus compréhensifs sur les réductions budgétaires dont souffrent les bibliothèques dans cette période de  crise économique (voir la déclaration de l’ICOLC sur les impacts de la crise sur les licences consortiales), lui ont permis de limiter les désabonnements : accepter le deal proposé par NPG annulerait les économies réalisées, et décrédibiliserait le travail accompli avec les autres éditeurs.
Par ailleurs, l’université revient dans cette réponse sur un élément fondamental dans tout acte d’achat, à savoir la valeur du produit :
« Comment on détermine la valeur est une question complexe. Les bibliothèques de l’UC ont vraiment passé beaucoup de temps à étudier la question. Nous sommes certes d’accord sur le fait que NPG publie des articles de très grande qualité, mais c’est le cas de beaucoup d’autres éditeurs, et ce à des coûts plus raisonnables. La fiche synthétique jointe à notre courrier aux enseignants-chercheurs montre que le coût moyen actuel des revues NPG est bien dans la norme de ce qui est dépensé pour d’autres ressources par l’UC, alors que la nouvelle proposition tarifaire les placerait dans une position anormalement élevée. Alors que nous ne mettons pas en question le fait que le coût d’usage des revues NPG à l’UC est bas, les caractéristiques de ces revues doivent aussi être prises en compte, histoire de comparer ce qui est comparable. Comme de nombreux observateurs ont pu le constater (y compris sur la plateforme de Nature, comme Andrew Odlyzko), le coût marginal pour un éditeur de l’augmentation des usages en ligne est très bas, comparé au coût du premier exemplaire. Il existe de nombreux facteurs externes qui entraînent les usages dans l’environnement numérique actuel, dont peu ont un lien avec la structure des coûts internes de l’éditeur. Nous sommes impatients de travailler avec NPG pour arriver à une évaluation juste de la valeur dans la suite de nos discussions. »
Enfin, l’UC interpelle NPG à propos des heures passées gratuitement par ses personnels à évaluer la qualité scientifique des contenus proposés dans les revues (peer-review) ou a participer à des comités éditoriaux : dans quelle mesure pourraient-elles être prises en compte dans le calcul tarifaire, en compensation ?
Pour Dorothea Salo, la suite promet d’être éclairante sur bien des points : l’UC est-elle prête à aller au clash même si elle arrive à négocier un taux d’augmentation plus bas ? D’autres universités pourront-elles / vont-elles suivre ? L’importance des revues en terme d’outils d’évaluation ne va-t-elle pas en prendre un coup ? Est-ce que tout ça va vraiment bénéficier à l’Open Access et aux archives ouvertes ?
A suivre, donc…
[photos : kilgub, essgee]

Q/R : trouver sa niche

« La conclusion à laquelle je veux arriver est celle-ci : il existe désormais un marché pour répondre aux besoins d’informations. Les bibliothèques sont un des acteurs de ce marché, mais seulement un parmi d’autres, et pas forcément le plus connu ni le meilleur. Le seuil pour entrer dans ce marché est bas, il faut donc s’attendre à ce qu’il y ait d’autres entrants. Quand un opérateur jusque là unique se retrouve soudainement face à la concurrence, ledit opérateur doit changer son modèle économique ou couler. Ma conclusion ? Les bibliothèques doivent abandonner l’idée que les services de questions / réponses font partie du coeur de leurs services. Ce n’est pas le cas. C’est quelque chose que nous faisons pour apporter de la valeur ajoutée au reste des prestations de nos bibliothèques. Il ne faut peut-être pas laisser complètement tomber, mais plutôt se spécialiser dans des domaines que les bibliothèques sont les seules à pouvoir couvrir. Nous devons définir quels peuvent être ces domaines qui nous sont uniques, honnêtement. En d’autres termes, quelle est notre niche sur le marché ? Et, comme les bibliothèques ne sont pas vraiment en concurrence avec les autres acteurs de ce marché (puisque personne ne gagne de l’argent avec les services de questions / réponses), nous devons accepter d’externaliser certaines questions à ces acteurs là.« 

Jeffrey Pomerantz sur son blog, à propos de l’annonce faite par Facebook d’un prochain service de questions / réponses « social ».

J’ai envie d’ajouter que *pour l’instant* ce type de service ne fait pas gagner d’argent, mais cette annonce ajoutée au rachat d’Aardvark par Google il y a quelques mois laisse présager que ça risque de ne pas durer…

[photo : shaggy359]

Former jusqu’où ?

« - Si nous intégrons nos services et nos ressources documentaires dans une plateforme pédagogique, n’avons nous pas à répondre, dans une certaine mesure, aux questions sur cette plateforme ?

- Si nous formons les étudiants à « comment citer des références », n’est-il pas injuste de nous défiler quand il y a des questions sur le fonctionnement d’un traitement de textes pour créer une liste de références ?

- Si nous intervenons dans des cours d’informatique, ne devrions-nous pas être capables de régler le problème lorsqu’un ordinateur est en panne et qu’il empêche les étudiants de suivre lesdits cours ?« 

Bref, Can we teach information literacy and not be tech support ?

Définitivement, non, à mon avis (vous vous en doutez).

Cela ne va pourtant pas de soi : cela veut dire accepter que notre périmètre de compétences s’est élargi – mais notre (auto)formation a-t-elle suivi ? – , et s’intéresser aux outils développés en dehors de la bibliothèque, voire en dehors de l’université – mais sommes-nous dans les bons circuits de communication ?

Je me demande parfois si les bibliothécaires ont la curiosité nécessaire pour maîtriser leur environnement technologique (et celui de leurs usagers) et – au moins – exister dans leur environnement institutionnel. Mais en général ça me passe assez vite ;-)

[photo : quinn.anya]


juin 2010
L Ma Me J V S D
« mai   juil »
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
282930  

Archives

Licence

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 3.0 France.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 704 autres abonnés