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Sci-Hub

Sci-hub est un site web créée en 2011 par Alexandra Elbakyan, une étudiante kazakh ayant alors du mal à accéder aux articles dont elle avait besoin pour sa thèse. Le site, qui se définit clairement comme pirate, donne accès à plus de 47 millions d’articles scientifiques, en toute illégalité.
A l’heure actuelle, on estime qu’un article est partagé 11 fois en moyenne, principalement par email : Sci-Hub n’a rien inventé, mais il a industrialisé le processus.

Comment ça marche ?
5241380268_a4229953c2_mDepuis l’interface de Sci-Hub, l’utilisateur rentre l’identifiant d’un article (son DOI, son PMID), son url ou des termes de recherche. Sci-Hub va d’abord chercher si l’article est présent dans LibGen, un autre site pirate de stockage d’articles scientifiques, qui héberge aussi des livres et des BD.
Si ce n’est pas le cas, le système va se connecter à des sites d’universités pour récupérer l’article, en utilisant les identifiants d’étudiants ou d’enseignants-chercheurs de ces établissements. Ces identifiants sont soit donnés de plein accord par les utilisateurs, soit achetés par Sci-Hub : il y a bien un marché des identifiants…
On estime l’activité sur le site à plus de 200 000 téléchargements par jour.

Qui utilise Sci-hub ?
Une enquête menée par la revue Science en avril 2016 s’est intéressée aux usages de Sci-Hub ; elle a donné une forte exposition à ce service jusque là plus ou moins confidentiel.

L’enquête montre que, si ce sont bien les pays en voie de développement qui sont les plus gros utilisateurs du service (Iran, Inde et Chine en tête), un bon quart des usages émane des Etats-Unis et des pays d’Europe de Ouest, censés être correctement desservis en ressources en ligne.
Au delà de la problématiques de l’accès, il semble donc que la facilité d’utilisation du service entre en ligne de compte pour ces usagers : d’une part le système est simple à utiliser, et d’autre part on y trouve tout sur place, ce qui permet un gain de temps appréciable.
De fait, 37 % des répondants affirment avoir eu recours à Sci-Hub bien qu’ils bénéficient par ailleurs d’un accès aux ressources consultées.
L’université d’Utrecht a pu analyser les usages probables de ses chercheurs sur Sci-Hub : 75 % des consultations concernent des ressources disponibles via la BU (60 %) ou en open access (15%).

Légalité et éthique
Le système n’est pas légal : la créatrice du site est poursuivie aux Etats-Unis par l’éditeur Elsevier pour violation de copyright et piratage ; l’éditeur estime les usages de Sci-Hub à 5 % du total des téléchargements légaux, tous éditeurs confondus.
Pour sa défense, A. Elbakyan s’appuie sur l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui pose que «Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. »
La justice américaine a rendu un verdict en sa défaveur, et demandé à ce que le site soit fermé : A. Elbakyan n’étant pas localisée sur le sol américain, elle échappe pour l’instant aux poursuites ; le site est resté fermé pendant une quinzaine de jours en novembre 2015, et a pu rouvrir à une autre adresse assez rapidement.

Malgré l’illégalité avérée de ce système, il bénéficie cependant de la sympathie d’une partie de la communauté des chercheurs, utilisateurs ou non du site : pour 88 % des répondants à l’enquête de Science, pirater des articles scientifiques n’est pas répréhensible.
Plusieurs arguments viennent étayer ce « capital sympathie » : le système actuel de diffusion des résultats de la recherche ralentit la diffusion de la science, la restreint et empêche son exploitation scientifique (par la fouille de données notamment) ; le cadre légal actuel est inadapté aux besoins et usages permis par le numérique ; le coût de l’accès reste un problème pour de nombreux pays ; la valeur ajoutée des « grands » éditeurs est remise en question…

Position des éditeurs
8466937657_c9c834feef_mLes éditeurs condamnent bien entendu globalement les pratiques de Sci-Hub. Sans surprise, ce sont des articles des « big 5 » qui sont le plus téléchargés : Elsevier, Springer-Nature, ACS, Wiley, Taylor&Francis. Les enjeux ne sont cependant pas les mêmes pour ces éditeurs commerciaux et pour les sociétés savantes, qui éditent bien moins de titres et dont les abonnements constituent la principale ressource de revenu.
Plusieurs représentants d’éditeurs critiquent « l’approbation silencieuse » constatée chez certains bibliothécaires et/ou défenseurs de l’open access, et préfèreraient une franche condamnation des « bibliothèques pirates ».
Pour l’instant le soufflé semble retombé, mais il est possible que les éditeurs réagissent avec une réponse technique dans un futur plus ou moins proche : renforcement des mesures d’authentification dans les établissements, quotas de téléchargements imposés, voire suppression de la mise à disposition des documents au format pdf – probablement au final une complexification des systèmes d’accès documentaire des BU…

Positions des bibliothèques
Les bibliothécaires sont dans une position délicate : d’un côté Sci-Hub semble répondre en partie au problème de l’accès à l’information scientifique, mais d’un autre cela se fait au mépris de toutes les règles du droit d’auteur, ce qui n’est pas défendable dans le contexte actuel.
Par ailleurs, Sci-Hub s’appuie sur les bibliothèques à leur insu, tout en sapant leur intérêt (l’utilisateur n’a pas conscience que ce sont les établissements qui fournissent, certes malgré eux, les accès : la bibliothèque n’apparaît nulle part dans le dispositif), et leur crédit (pour les éditeurs, Sci-Hub prospère parce que les bibliothèques ne parviennent pas à mettre en place des systèmes d’authentification performants).
6263541898_724d37bbb7_mCoincées entre des coûts toujours croissants et des budgets stables dans le meilleurs des cas, la tentation est grande pour les bibliothèques de considérer Sci-Hub comme une alternative pour couvrir des besoins documentaires à moindre frais, voire pour remplacer certaines ressources qu’elles ne peuvent plus financer. Mais, si on pousse le raisonnement jusqu’au bout, et que les bibliothèques finissent par supprimer leurs abonnements, d’une part Sci-Hub n’aura plus accès à grand-chose, et d’autre part les éditeurs finiront par faire faillite : on explose le système, mais pour le remplacer par quoi ? Pas sûr qu’on ait une réponse pour l’instant…

Menace pour l’open access ?
Bien que Sci-Hub affiche sur son site son soutien à l’open access, on ne peut pas dire que son activité bénéficie particulièrement au libre accès : l’illégalité du procédé incite plus les éditeurs à attaquer en justice qu’à faire évoluer leurs modèles économiques. En terme d’image, alors que le mouvement de l’open access a encore du mal a se sortir de l’amalgame avec les éditeurs prédateurs, ou avec le modèle de l’auteur-payeur, le fait d’être associé avec un site pirate ne facilite pas la tâche des promoteurs de l’OA auprès des chercheurs…
Sur le fond, Sci-Hub ne résoud pas les problèmes : les éditeurs ne changent pas leurs modèles, le système d’évaluation de la recherche ne change pas (maintien du facteur d’impact), le droit d’auteur n’évolue pas (les auteurs continuent à céder leurs droits sur leurs publications). Or c’est sur tous ces points que le mouvement de l’open access entend agir, pour arriver à un changement culturel profond dans les communautés scientifiques, à une science ouverte.

Plus qu’une menace, Sci-Hub est peut être plutôt à voir comme une opportunité pour les bibliothécaires de se re-positionner dans le paysage de l’open access, en renforçant leur rôle de médiateurs et de promoteurs d’un véritable open access, respectueux des droits de toutes les parties, pérenne et citable.

[Photos : françois.sorrentino, Laurent Henschen, Christian Gonzales]


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