Archive for the 'Business' Category

Openwashing

Dans son dernier billet When is the library Open ?, Barbara Fister revient sur plusieurs  mouvements récents dans le paysage scientifique :

  • L’accord passé entre l’université de Floride et Elsevier pour automatiser l’alimentation (via l’API de l’éditeur) de leur archive ouverte locale : dit comme ça, ça a l’air d’être une bonne idée, et c’est vrai que c’est plutôt pas mal pour récupérer des métadonnées, mais en fait le texte intégral des articles ne sera accessible que pour les abonnés à la plateforme ScienceDirect  (en dehors des articles nativement en OA)… Pas vraiment de l’OA, donc, et clairement une tentative forte de l’éditeur pour se positionner comme « partenaire/prestataire » de la Recherche, en récupérant des données de consultation et du trafic sur son propre site web au passage…

Il est évident qu’externaliser la gestion d’une archive ouverte institutionnelle à Elsevier n’est pas une bonne idée. Ce qui l’est moins, c’est que les bibliothécaires doivent se bouger rapidement pour financer et/ou bâtir collectivement des alternatives sérieuses à cet « openwashing« . Ce nous prendra du temps et de l’argent. Ca nécessitera de prendre des risques. Ca implique de nous éduquer à des solutions tout en réfléchissant à comment mettre nos valeurs en pratique. Ca implique de faire des compromis sur l’accès immédiat avec quelques râleurs ayant pignon sur rue, pour mettre de l’argent et du temps dans des solutions à long terme, qui pourront mette un certain temps avant de fonctionner. Ca implique de considérer la fourniture équitable d’accès au savoir comme notre fonction première, et pas comme une option sur laquelle travailler quand nous n’avons rien de mieux à faire avec nos « vraies » missions de négociation de licences, de maintenance des résolveurs de liens et de formation des étudiants à l’utilisation d’interfaces qui seront obsolètes quand ils auront terminé leurs études. Ca implique d’agir dès maintenant pour pouvoir faire partie du futur de la communication scientifique.

  • L’achat, toujours par Elsevier, de la plateforme SSRN : après les sociétés savantes, et les outils de gestion bibliographique (Mendeley), les infrastructures de l’OA deviennent un enjeu majeur du développement des éditeurs – et on peut légitiment penser qu’Academia et ResearchGate sont les prochains sur la liste.

4439668659_5ba184bf95_o

 

Zen, soyons zen

Qu’on le veuille ou non, c’est Elsevier qui dicte désormais les tendances dans l’édition scientifique : l’éditeur a ainsi récemment changé sa politique « de partage » des articles scientifiques (exit le dépôt des post-print sur les archives ouvertes, ajout d’embargos là où il n’y en avait pas), et les autres suivent. Ces jours-ci c’est Emerald qui ajoute 24 mois d’embargo pour le green – alors que personne ne lui a rien demandé-, dès lors qu’une politique institutionnelle de dépôt dans une AO est en vigueur dans un établissement (c’était la politique qui prévalait jusqu’à récemment chez Elsevier d’ailleurs). Ca peut paraître anodin en France, où peu d’établissements ont encore mis un mandat en place, cela l’est beaucoup moins au Royaume-Uni où le financement de la recherche est soumis à la diffusion en OA des articles produits par les chercheurs. Donc soit ils déposent dans l’archive ouverte de leur établissement, mais leurs articles ne seront accessibles que dans 2 ans, soient ils payent des APC. Et, comme par hasard, il se trouve qu’Emerald vient d’augmenter le coût des APC de 70% pour ses revues en sciences de l’ingénieur… Interrogée par Richard Poynder à ce sujet, dans le long billet qui est la source de celui-ci, la porte-parole de l’éditeur indique que “cette decision, basée sur l’analyse du marché et de la concurrence, mettra la tarification des APC d’Emerald au niveau des prix du marché, dans une position médiane vis à vis de ses concurrents. » C’est dit, c’est clair : ce n’est pas le coût de production de l’article qui détermine son APC, mais bien sa valeur marchande.

Pour maintenir leur activité (et valoriser leur entreprise en cas de rachat, on ne sait jamais, une consolidation du marché est si vite arrivée), il semblerait que les « petits » éditeurs s’alignent sur les « gros », ce qui a pour effet une augmentation globale des coûts. Les arguments sur la qualité des contenus sont ignorés : pourtant, le fait de lever les embargos et d’autoriser le dépôt représente plutôt un avantage pour attirer les auteurs, et se démarquer des éditeurs traditionnels, mais visiblement l’attrait du profit l’emporte sur l’offre de contenus… Quoique : Emerald a annoncé une opération « zéro embargo » sur sa vingtaine de titres en sciences de l’information et des bibliothèques – par souci réel d’améliorer son offre de service, ou opération « d’open washing » orchestrée par le service marketing pour redorer son blason auprès des bibliothécaires qui sont encore, pour l’instant, les principaux acheteurs de documentation ?

La bonne nouvelle dans tout ça, c’est que les résultats de l’étude commandée par le Ministère de l’Enseignement Supérieur en 2013 sur les embargos pour les revues en SHS viennent d’être publiés, et ses conclusions sont très claires :
« Nos résultats objectivent donc la mise en place d’une durée de barrière mobile relativement courte (moins d’un an) en comparaison aux durées évoquées dans le débat public pour les SHS (2 à 3 ans). » 

Sources :
Emerald Group Publishing tests ZEN, increases prices: what does it mean ? par Richard Poynder sur son blog Open and shut?.
– ZEN = zero embargo now selon Glynn Moody
– Le rapport de l’IPP : Les revues de sciences humaines et sociales en France: libre accès et audience – La note : Quel délai pour le libre accès des revues de sciences humaines et sociales en France ?

[Photo : instigator21]

Transition vers l’OA : les Pays-Bas s’organisent

6307249018_06277f720c_mEn novembre dernier, les universités des Pays-Bas annonçaient le blocage de leur négociation nationale avec Elsevier parce qu’elles n’arrivaient pas à trouver un accord permettant une transition vers l’open access. L’idée est somme toute assez simple : d’un côté on a les établissements qui payent des sommes considérables pour leurs abonnements, plus des APC, plus le coût de gestion des APC (compter 3 à 4h par transaction, tout de même), et de l’autre les éditeurs qui se targuent de ne pas faire payer 2 fois les institutions (le fameux « double dipping »).

Pour que ce soit vraiment le cas, il faut mettre en place un système de compensation (« offsetting ») pour que les dépenses des universités restent « acceptables » (avec 25 mille guillemets) : c’est ce que négocient le JISC au Royaume-Uni et le VSNU aux Pays-Bas ; cela peut consister à prendre en compte les dépenses en APC pour réduire la facture d’abonnement, ou bien à « offrir » un nombre d’APC correspondant au montant de l’abonnement (c’est ce que fait la RSC). Le VSNU a ainsi conclu des accords avec Springer, avec Sage, et c’est en cours avec Wiley. C’est donc que c’est possible, non ?

Et bien apparemment toujours pas avec Elsevier, puisque, la négociation étant toujours dans une impasse, le VSNU vient d’annoncer la première phase de boycott de l’éditeur en demandant aux chercheurs ayant des responsabilités éditoriales chez Elsevier de démissionner de leur charge. Dans un deuxième temps, ce sont les reviewers qui seront sollicités, puis c’est à la totalité des chercheurs qu’il sera demandé de ne plus publier chez cet éditeur.

Utopique ? Naïf ? Pas si sûr : le ministre de l’éducation a placé la barre assez haut en ciblant 60% des publications des chercheurs hollandais en OA en 2019, et 100% en 2024… Et ce n’est même pas qu’une question d’argent : comme au Royaume-Uni, c’est la voie Gold qui est privilégiée ; les hollandais sont prêts à financer la diffusion en OA, mais à des conditions équitables, et sans perdre l’objectif d’une transition durable d’un modèle à l’autre, pour le bénéfice du plus grand nombre. Autre marque, s’il en fallait, de cette volonté politique forte : ce ne sont pas des bibliothécaires qui mènent les négociations (qu’on se rassure, ils sont bien là en appui), mais des présidents d’université, avec du coup une autorité non négligeable sur les comportements des chercheurs.

[Photo : gigi ibrahim]

Et pendant ce temps là au Wellcome Trust

3178582384_cebb9f124c_mSur le blog du Wellcome trust, on trouve une analyse des coûts, des licences et du signalement des articles financés par cet organisme diffusés en open access pour 2013-2014. Je passe sur les coûts, qui confirment que l’OA hybride est la forme d’OA la plus chère et malgré tout la plus plébiscitée par les auteurs (c’est sans doute là qu’une régulation s’impose), pour m’arrêter sur les questions de signalement et de licences.

Le deal est simple : le Wellcome Trust demande à ce que les articles qu’il finance soient diffusées sous licence CC-BY et versés dans l’archive PubMedCentral. Après vérification, il s’avère que seuls 61% des articles remplissent ces 2 conditions.  En ce qui concerne l’accessibilité sur PMC, il semble que certains éditeurs aient des difficultés à gérer le dépôt automatisé dans la base d’une part, et que leur workflow ne soit pas adapté à ce mode de fonctionnement : en effet, certains éditeurs diffusent les articles en OA avant leur parution « officielle » dans une revue, or PMC n’accepte que la version finale des articles, il faut donc que l’éditeur s’y reprenne à 2 fois, ce qu’il ne fait pas forcément…

Pour les licences, le problème vient le plus souvent d’une mauvaise compréhension des auteurs de ce qui est attendu par le financeur : les articles doivent être diffusés sous licence CC-BY (4.0) et c’est tout, mais l’éditeur propose plusieurs types de licences et au final personne n’y comprend plus rien ; il y a visiblement un travail de pédagogie à faire auprès des auteurs sur ce que sont les licences CC, et des accords à passer avec les éditeurs pour que la licence attendue soit automatiquement appliquée en fonction du financeur.

En résumé, malgré les sommes toujours plus vertigineuses que verse le Wellcome Trust pour la diffusion en accès ouvert de sa production de recherche, le niveau de service fourni n’est toujours pas à la hauteur des attentes, puisque 39% des articles ne remplissent pas les conditions définies par le financeur.

Source : The Reckoning: An Analysis of Wellcome Trust Open Access Spend 2013-14, par Robert Kiley

[Phtoto : Anne Marie Cunningham]

Double peine

7615370532_791d9a917c_z« Les commissions de recherche du Royaume-Uni, et d’autres organismes financeurs de la recherche, exigent la publication en accès ouvert des résultats de recherche qu’ils financent. Cela a abouti, pour l’University College of London (UCL), partisan de l’accès ouvert de la première heure, ainsi que pour d’autres universités à forte activité de recherche, à un double paiement auprès des éditeurs : une première fois sous la forme de frais de traitement (« article processing charges », APCs), pour pourvoir publier les articles en accès ouvert, et une seconde fois sous la forme d’abonnements, pour pouvoir lire ces mêmes articles.
Pour répondre à la pression de la communauté universitaire, portée par l’UCL, plusieurs éditeurs ont fini par reconnaître l’impact négatif de ces mesures sur le coût global de possession (ce que l’on désigne parfois sous le terme de « double-dipping »). Dans le cadre d’un accord conclus avec le JISC, les éditeurs Wiley-Blackwell et Taylor&Francis se sont engagés auprès de la communauté à répondre à ces inquiétudes avec des modèles innovants pour s’attaquer à la question du coût global de possession et faire baisser les dépenses totales payées actuellement par les BU. »

Je n’arrive pas à me réjouir de cette nouvelle, surtout après avoir commencé à recevoir mes devis pour 2015. Effectivement, il y a bien une colonne avec une réduction pour les publications en OA. Mais son montant est si faible, au vu des coûts des APCs pratiqués par les éditeurs (pas forcément les 2 évoqués ci-dessus, d’ailleurs)…

On apprend par ailleurs que les négociations entre l’association des universités des Pays-Bas et Elsevier sont dans l’impasse, justement parce que l’éditeur n’a apparemment pas été en mesure jusqu’ici de proposer une option crédible de transition vers la diffusion en accès ouvert. Si aucune solution n’est trouvée d’ici la fin de l’année, les accès seront interrompus : l’objectif affiché du ministère de la recherche hollandais est d’atteindre 100% de la production de recherche en OA d’ici 10 ans, il met en cohérence sa politique et ses actes, ce qui n’est pas si fréquent.

[Photo : danaharisson]

Gare aux chiffres !

WTF? - Francis Mariani - CC BY-NC-SAJ’ai lu dernièrement ici et :
– « … Elsevier a parfaitement compris une chose : c’est que si l’existence de ses revues importe tant, malgré tout, aux communautés scientifiques, ce n’est pas tant qu’il est pour elles crucial de lire les articles qu’elles contiennent (on en trouve la plupart sans problème en open access sur la Toile). »
– « Actuellement, plus de 1 500 revues d’Elsevier sont au moins partiellement en « libre accès »… »
Et là je me dis : zut, j’ai raté un épisode ou quoi ?
Aux dernières nouvelles, les articles publiés dans les revues hybrides (ces revues sur abonnement dans lesquelles il est possible, moyennant finances, de publier des articles en accès ouvert), notamment chez Elsevier, se comptent sur les doigts de quelques mains : 1014 articles en 2011, selon cette étude de Björk et Solomon sur les revues hybrides.
« 2011, ça date, les choses ont changé » me direz-vous ?
OK. Voici les chiffres que nous donne Science Direct pour les 8 titres les plus consultés par les membres de Couperin en 2012 (+ de 100 000 téléchargements) :

  • The Lancet : 451 043 articles, 302 en OA (0.06%)
  • Archives de pédiatrie : 11 756, pas d’article en OA
  • La revue de médecine interne : 18 803, 3 articles en OA (0.015%)
  • Tetrahedron letters : 93 149, 61 articles en OA (0.06%)
  • Annales françaises d’anesthésie et de réanimation : 10 244, 2 articles en OA (0.01%)
  • Tetrahedron : 46975, 26 articles en OA (0.05%)

Imaginons que les choses aient encore changé en 2013, et qu’on arrive à 1% d’articles en OA : nous serions encore bien loin d’un large accès aux contenus d’Elsevier. Il me semble utile de le repréciser.

De bonnes bases

3199154697_4b7fbde665Après avoir dénoncé publiquement les pratiques commerciales de certains éditeurs  (ACS l’an dernier, Sage ces dernières semaines), la directrice des bibliothèques du campus de Potsdam à New-York, Jenica Rogers, propose, dans l’optique de reprendre les relations avec les éditeurs sur de bonnes bases, une liste de principes élaborée avec ses bibliothécaires :
– Abandon des modèles tarifaires basés sur l’imprimés : l’électronique a sa propre valeur ajoutée, qui ne dépend en rien de choix faits précédemment pour le support papier.
– Fin des contrats pluri-annuels : tous les établissements d’enseignement supérieur étant touchés par des réductions drastiques de budget, il est préférable de garder une certaine souplesse financière pour  coller les achats de documentation numérique aux cursus.
– Refus de l’ajout automatique de contenus dans les bouquets : cela conduit à une augmentation mécanique des coûts, et à la perte de la maîtrise de la politique documentaire – une politique d’opt-in est préférable pour les nouveaux contenus.
– Evolution des big deals vers un modèle plus à la carte : pouvoir construire son propre bouquet, mixer des revues de niveau différent pour répondre aux attentes des publics.
– Plus de transparence dans la tarification, et moins de gaspillage de temps de travail : les négociations locales font perdre du temps aux éditeurs comme aux bibliothécaires.

Source : Attempting positivity by J. Rogers sur son blog.

[Photo : Jon Mc Govern]


décembre 2016
L M M J V S D
« Oct    
 1234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293031  

Archives

Licence

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 3.0 France.