La vie sans Elsevier

Ce n’est pas l’idéal, ni une fin en soi, mais faire de la recherche sans accès aux revues d’Elsevier, ou du moins sans accès à la collection complète, est envisageable dans une certaine mesure, c’est du moins ce que nous montrent ces 2 sujets en provenance de la Suède et de la Floride :

En Suède, les bibliothèques membres du consortium Bibsam ont suspendu leur contrat avec Elsevier entre juillet 2018 et fin 2019, en raison de l’incapacité de l’éditeur à proposer une offre acceptable mixant les coûts de consultation (les abonnements) et les coûts de publication (les APC). Dans un rapport très détaillé, elles analysent les conséquences de la décision de non-renouvellement sur les chercheurs (une enquête a été menée), sur leurs institutions et sur l’activité du consortium lui-même :

  • L’opinion des chercheurs est partagée sur l’impact de cette politique sur leur recherche. Un peu plus de la moitié (54%) des répondants disent qu’elle a une influence négative sur leur travail : la veille prend plus de temps, et elle est incomplète du fait du manque d’accès, en particulier dans les domaines disciplinaires bien couverts par le catalogue de l’éditeur (la santé essentiellement). L’autre moitié fait état d’un impact moindre, les revues de l’éditeur ayant pour ceux-ci moins d’importance dans leurs champs de recherche. Plus de 80% des chercheurs ayant répondu à l’enquête indiquent avoir eu besoin d’un article non accessible au cours de la période : pour ceux-ci, 42% ont laissé tomber, 42% ont trouvé leur bonheur sur Sci-hub ou Researchgate, le reste ayant recours à peu près à part égale à la BU, à l’auteur ou à un collègue. Les alternatives légales type PEB n’ont pas rencontré de succès : difficile de rivaliser en terme de rapidité, même avec un service performant. L’enseignement intéressant aussi, c’est l’effet négatif en terme d’image sur l’éditeur, qui conduit les chercheurs à modifier leurs activités de publication : près de la moitié des répondants disent désormais refuser de publier, de faire du peer-review ou de remplir des fonctions éditoriales chez Elsevier.
  • Pour les universités membres du consortium, le non-renouvellement a été l’occasion de faire de la pédagogie auprès de leurs instances de gouvernance et de leurs chercheurs, à la fois sur les raisons de ce non-renouvellement, et aussi sur les moyens d’accès alternatifs aux articles, que ce soit les extensions, le PEB ou un service de fourniture de document payant (les 2 systèmes coexistent). La mise en place et/ou le renforcement des usages de ces services s’est fait à un coût marginal, rapporté au coût annuel pour l’accès à la Freedom.
  • Au niveau du consortium, les négociations avec d’autres éditeurs se sont intensifiées autour des questions d’open access.

Au final, les négociations ont repris et abouti selon les conditions suivantes (pour une économie de 1,7M d’euros par an) :

  • Accès à la collection Freedom
  • Droit de publication illimité dans les revues de la Freedom et toutes les revues en open access + droit de publication en OA pour 100 articles dans les revues hybrides de Cell Press, le tout sous licence CC-BY (sauf avis différent de l’auteur)
  • Pas de frais d’accès aux archives en cas de sortie
  • Accord de 3 ans, avec une augmentation annuelle à 2,5%

Par ailleurs en Floride, l’université a annulé son contrat global (« big deal ») en mars 2019, pour faire passer sa facture de 2 à 1 million de dollars, et son portefeuille de 1800 à 150 titres. L’éditeur avait prédit aux bibliothécaires que ce choix allait leur coûter au moins autant en solutions de remplacement type pay-per-view. Mais en fait non : à la surprise générale, au bout de 8 mois de fonctionnement, seuls 20 000$ ont été dépensés sur ce poste ; l’histoire ne dit pas combien l’université continue de dépenser en APC…

[Photo by Frank Okay on Unsplash]

RA21 : que va mon EZproxy devenir ?

Cette fois c’est Nicolas Doux, responsable de la BU Médecine-Pharmacie de l’Université de Poitiers, qui a bien voulu répondre à mon invitation, et nous fait un point sur le futur système d’authentification pour l’accès aux ressources électroniques soutenu par les éditeurs, RA21. Merci à lui de nous aider à y voir plus clair !

Longleat-maze

Les bibliothèques universitaires ont développé une offre de documentation électronique de plus en plus étendue et diversifiée. Nos usagers attendent de cette offre un accès rapide et simple qui n’est plus limité par un lieu et ses horaires d’ouverture, ni par le matériel ou la connexion internet utilisée. Shibboleth, OpenAthens, EZproxy… les bibliothèques utilisent différents protocoles pour donner accès à leurs ressources électroniques. RA21 (Ressources Access for 21st Century) se propose de les remplacer. Ca ne concerne pas seulement les revues électroniques mais aussi les eBooks, les bases de données et plus largement toutes les ressources électroniques.

RA21 est une initiative conjointe portée par :

  • STM (Scientific, Technical and Medical Publishers) l’association internationale des éditeurs scientifiques et techniques
  • NISO (National Information Standards Organization) basée aux Etats Unis

Plusieurs éditeurs participent au projet, et non des moindres : Elsevier, Springer Nature, Wiley, ACS, IEEE, Wolters Kluwer, Taylor and Francis. On y trouve également de nombreux prestataires des bibliothèques : Proquest[1], OCLC, Ebsco, OpenAthens, LibLynx. Ainsi que de nombreux établissement universitaires : University of Rotterdam, Bath Spa University, University of Illinois, Carnegie Mellon University, University of Bath, Coastal Carolina University.


[1] Ex Libris est une filiale de Proquest.

Qu’est-ce que RA21 aurait de mieux que mon EZproxy ?

Selon Todd Carpenter, directeur exécutif du NISO, le système actuel est devenu insuffisant dans le contexte du développement des accès à l’internet par les matériels mobiles comme les smartphones. Dès qu’un utilisateur quitte le réseau de son université, par exemple pour passer en 4G sur son portable, les plateformes d’éditeurs ne pourraient plus identifier les droits d’accès. L’utilisateur peut trouver une référence dans de nombreux environnements numériques qui ne feraient pas le lien avec les accès que lui confèrent l’établissement abonné auquel il est appartient. Todd Carpenter insiste sur les limites des accès distants mis en place dans les établissements avec des des logiciels de type reversed proxy, comme EZproxy. En clair, hors du réseau universitaire, Google Scholar, Pubmed, une boîte mail, etc… mettraient l’usager dans un cul de sac pour localiser l’accès au texte intégral. Todd Carpenter souligne que dans ce cas c’est la bibliothèque qui ne remplit pas sa mission.

Nicolas Morin voit en RA21 une solution à la dispersion géographique de l’université française et à la complexité de ses réseaux informatiques : « à Paris par exemple ou pour les chercheurs qui se déplacent beaucoup ou n’ont pas de bureau sur le Campus. (…) Les universités, grandes écoles, qui divorcent, fusionnent, s’allient dans des COMUE, des établissements publics, le CNRS partout, les licences nationales, les contrats communs avec les hôpitaux, etc. Dans ce contexte, il est quasiment impossible (…) de gérer correctement les accès auxquels elle a droit sur la seule base des adresses IP ».

Le projet RA21 ajoute ensuite : « another big concern for the librarian community is that users who are unable to access content via their institutions’ systems often turn to other channels instead. ». Cette assertion évoque le monstre dans le placard, ces « autres canaux », Sci-Hub et LibGen pour ne pas les nommer, avec lesquels ont été illégalement copiées 78%[1] des publications sur les serveurs des éditeurs scientifiques, pour ensuite les diffuser illégalement. Éditeurs scientifiques dont STM défend les légitimes intérêts. Rappelons que, malgré un accès légal aux ressources – hors campus ou sur le campus – certains utilisateurs préfèrent utiliser Sci-Hub pour accéder aux documents plutôt que les abonnements de leurs institutions. Academia et ResearchGate sont aussi visés par la documentation du projet.

Un dernier argument est avancé en faveur de RA21 : il mettrait tous les établissements à égalité, certains n’ayant pas eu le soutien politique ou les moyens de déployer leurs plateformes de service. Et pour ceux l’ayant fait, ce serait l’occasion de faire des économies d’échelle, si ce n’est en coûts directs au moins en déchargeant les services informatiques de la gestion des applications déployées localement, comme EZproxy.

billet1

[1] Substantiellement plus pour les éditeurs participants à RA21 : Elsevier 96.9% ; Springer Nature 89.7% ; Wiley-Blackwell 94.7% ; Taylor & Francis 92.6% ; Wolters Kluwer 79.4% ; American Chemical Society 98.8%.

Au fait, comment fonctionne EZproxy ?

Avec le système actuel, l’éditeur ouvre la consultation à ses collections en se basant sur la reconnaissance de l’IP du réseau d’un abonné. Une adresse IP est un numéro d’identification qui est attribué de façon permanente ou provisoire à chaque périphérique relié à un réseau informatique qui utilise l’Internet Protocol ; enregistrées et routables sur Internet, les IP sont publiques.

En complément, la bibliothèque donne l’accès à ses ressources à l’extérieur de son réseau avec un VPN, en identifiant ces usagers à partir d’une base de données personnelles, un LDAP (Lightweight Directory Access Protocol). Les bibliothèques ont pour la plupart déployé EZproxy, un serveur mandataire qui sert d’intermédiaire entre l’usager et un fournisseur de ressources numériques. Ces établissements gèrent l’identification de l’usager à partir de leur CAS (Central Authentication Service) qui utilise les données du LDAP. Nicolas Morin rappelle qu’en France, la situation est caractérisée par un déploiement extensif de ce système, de préférence aux autre solutions, comme Shibboleth par exemple. Nicolas Morin recommande aux bibliothèques un effort supplémentaire en travaillant avec les partenaires internes (juridiques, techniques) de l’institution pour bien délimiter ces transferts d’information à ce qui est nécessaire et juste ce qui est nécessaire.

Le problème avec cette méthode c’est qu’on ne peut pas utiliser l’URL normale de l’éditeur comme, au hasard, « https://www.sciencedirect.com ». Il faut y intégrer un élément qui renvoie au proxy de l’établissement abonné, comme « https://www-sciencedirect-com.ressources.univ-poitiers.fr/ ». Convenons que c’est contre-intuitif pour un usager lambda, obligé de passer sur le site de son établissement pour récupérer les URL « proxyfiées » de ses abonnements. Selon le contexte, la proportion d’accès hors campus peut devenir très importante.

Dans cette configuration, l’éditeur ne collecte pas toutes les informations : « to the vendor of the electronic resource, the patron appears to be on campus rather than at a remote location. » L’établissement abonné contrôle à la fois l’identité des utilisateurs, l’identification et les données d’utilisation, puisque les applications sont installées sur ses serveurs. Jusqu’à présent, si l’éditeur fournissait des statistiques d’utilisation de ses collections, il ne pouvait les croiser avec les données personnelles d’utilisateurs, tout au plus un statut (étudiants, enseignant-chercheur, lecteur extérieur…).

Et comment fonctionne RA21 ?

Avec RA21, STM et NISO veulent donc proposer une façon simple, sécurisée et universelle d’identifier l’accès (légal) à la documentation électronique. Elle serait commune à toutes les institutions abonnées.

RA21 est conçu comme une un système d’identification fédéré basé sur SAML (Security assertion markup language), un standard informatique définissant un protocole pour échanger des informations liées à la sécurité. Jusque-là rien de révolutionnaire, car Shibboleth et OpenAthens ont déjà construit leur infrastructure sur SAML. Moins conçu pour identifier les différents accès à un document (open access ou paywalled), RA21 est construit pour échanger des informations liées à la sécurité, essentiellement un identifiant personnel et un indicateur d’affiliation à un établissement autorisé. « Essentially SAML is a structure for describing how information is exchanged about the rights that allow someone to access something. » In fine, le protocole sert à vérifier les droits d’accès donc à protéger les éditeurs contre les accès illégaux, ceux qui n’ont pas fait l’objet d’une licence négociée et rémunérée par les établissements d’enseignement supérieur et de recherche.

RA21 a lancé plusieurs programmes pilotes dont deux destinés aux établissements d’enseignement supérieur :

  • Privacy Preserving Persistent WAYF (P3W) basé sur SAML, c’est-à-dire l’application qui contrôle l’identité des utilisateurs ;
  • WAYF Cloud, une plateforme pour faciliter l’échanges des données d’identification entre portails d’éditeurs, que vous pouvez tester en ligne ; lesquelles données sont, dans la configuration actuelle, générées et stockées localement par le LDAP de l’établissement.

Tel que l’analyse Aaron Tay, en plus des identifiants personnels, RA21 enregistrera dès la première connexion le deviceID… l’identifiant du matériel sur lequel l’utilisateur accède aux plateformes de l’éditeurs : PC, portable, tablette, smartphone… A sa première connexion, il sera demandé à l’utilisateur de choisir son établissement avant de saisir identifiant et mot de passe, comme avec Shibboleth ou OpenAthens. Dès la connexion suivante, RA21 gardera en mémoire l’association entre l’identifiant de l’utilisateur et celui de sa (ses) machine(s) pour offrir une identification plus rapide qui se passera de la déclaration de son établissement.

La différence paraît ténue avec Shibboleth et OpenAthens. A la deuxième connexion avec un appareil, la différence évidente pour l’usager serait la disparition du choix de son établissement. Nicolas Morin décrit l’utilisation d’un cookie qui s’installerait dans le navigateur, pour garder en mémoire les établissements dont l’utilisateur aura utilisé les abonnements.

Dans cette configuration, ce sera RA21 qui non seulement gérera l’identité des utilisateurs mais en plus, autorisera – ou non – l’accès. De cette manière, toutes les données d’activité transiteront par leurs applications, P3W et WAYF Cloud. Un éditeur aurait donc un accès complet à l’activité de ses abonnés : le moment, le lieu, des éléments de profils… ? Pourrait-il les relier aux historiques de consultation de ses collections numériques ou de tous autres services ? Le comité d’organisation du RA21 affirme que toutes les garanties seront mises en place dans les configurations du service : non seulement les éditeurs n’auraient pas d’intérêt commercial à le faire (sic), mais le protocole SAML anonymiserait chaque usager avec un pseudonyme. Néanmoins, NISO reconnaît explicitement que RA21 procurera aux éditeurs des avantages pour l’accès aux données générées par les utilisateurs via l’approche de la connexion unique. Au final, RA21 renvoie à l’établissement abonné la responsabilité de protéger la confidentialité des identités et plus largement de gérer cet aspect auprès de ses publics. Ce sera donc aux bibliothèques de choisir quelle informations seront exportées du LDAP vers WAYF Cloud, évitant les données trop personnelles mais devant fournir celles qui permettront à P3W/SAML d’identifier l’établissement et, par voie de conséquence, ses droits d’accès. La conformité du RA21 au RGPD européen mériterait une analyse approfondie. Des voix se sont élevées dans notre communauté professionnelle pour avertir qu’un problème de sécurité pour les éditeurs pourrait devenir un problème de données personnelles pour nos publics, en privant les utilisateurs de tout contrôle.

Et en quoi RA21 va-t-il modifier le fonctionnement de ma bibliothèque ?

RA21 a explicitement confirmé que son objectif est bien d’abandonner les accès basés sur l’IP. Le déploiement de RA21 réécrira les serveurs proxy des éditeurs et de différents prestataires (Proquest, OCLC, Ebsco) pour les transformer en SAML bridges : au lieu de diriger une requête d’accès directement à l’éditeur, le protocole redirigera la requête vers les serveurs de P3W (Privacy Preserving Persistent WAYF) qui utiliseront une URL WAYFless pour accéder au document. Les URL WAYFless  remplaceront les URL proxyfiées. Jusqu’à maintenant, c’est l’établissement abonné qui gérait cette URL avec des applications locales ; avec EZpaarse, il collectait une base de logs constituant l’historique des consultations. Ces logs permettent de produire des statistiques d’utilisation affinées par profils d’usagers anonymisés. Pour la même finalité, le projet RA21 propose un service Granular Usage Statistics à ses clients. Lors d’un webinaire UKSG, Lisa Hinchliffe interpellait les participants sur la manière dont RA21 traiterait les walk-in users (visiteurs non-inscrits en bibliothèque) pour l’accès aux ressources électroniques dans les locaux de la bibliothèque, car ils ne peuvent généralement pas s’authentifier avec des systèmes locaux. Il faudra également s’interroger sur les lecteurs extérieurs (ni étudiants, ni personnels de l’université mais inscrits en BU). Pour l’instant on ne sait pas si RA21 pourra gérer des accès restreints aux locaux de l’université – comme les licences d’éditeurs l’autorisent généralement pour les walk-in users et les lecteurs extérieurs – ni comment on générera leur compte.

RA21 est un protocole qui n’a été conçu que pour gérer les droits d’accès à la documentation électronique. Il n’intègre aucune des autres fonctionnalités avec lesquelles les bibliothèques pourront exercer toute la diversité de leurs missions. De prime abord, RA21 a donc une fonction unique et identique à la fonction de base d’outils de services courants : résolveurs de liens, extensions Browker Browser autrement appelés Access Brokers (Lean Library, Kopernio, Anywhere Access, Libkey Nomad, CASA Campus Activated Subscriber Access). Comparé à eux, RA21 a un avantage : si une installation locale est nécessaire avec nos outils actuels – dans le navigateur avec un « browker browser » ou dans chaque application avec un résolveur – RA21 s’en dispense. Cependant, dans un résolveur comme dans un browker browser, la bibliothèque peut implémenter d’autres services. Le résolveur peut, par exemple, à partir d’une référence de document, renvoyer vers les collections imprimées, le prêt entre bibliothèques, un accès green open access, des libguides, la médiation d’un bibliothécaire/documentaliste… ce que Lisa Hinchliffe appelle l’implémentation d’une assistance contextuelle et adaptative. Avec la mise en production de RA21, elle redoute une régression des bibliothèques, là où nous avons axé nos efforts depuis plusieurs années : le user-centered discovery and delivery. Elle rappelle aussi, si c’était nécessaire, combien pour nos usagers l’activité en ligne reste encore liée à une activité IRL en investissant les espaces physiques et dans l’interaction avec ses pairs et les professionnels de la documentation. RA21 a le potentiel pour réduire notablement le champs d’action des bibliothèques, peut-être même est-il construit sur une conception très restrictive de nos missions.

On doit aussi se demander quel sera le périmètre des contenus pour lesquels RA21 gérera les accès. Lisa Hinchliffe rappelle, si c’était nécessaire, que la bibliothèque a vocation à donner accès à tous les contenus, qu’ils soient propriétaires ou sous des licences ouvertes. Dans nos établissements, de nombreuses collections numériques manquent déjà de métadonnées adéquates pour une découvrabilité optimale : bibliothèques numériques, dépôts institutionnels, données de la recherche, presses locales… C’est une question stratégique que ces ressources soient intégrées à tous les services de découvertes, RA21 inclus. Le plan S européen, le plan français pour la science ouverte, veulent rendre obligatoire l’accès ouvert pour les publications et pour les données issues de recherches financées sur projets, en déposant les documents sur des plateformes publiques ; BASE – Bielefeld Academic Search Engine – en recense 7000 dans le monde. RA21 propose une réponse à cette préoccupation et elle mérite qu’on s’y attarde. Son système d’accès fédéré lui paraît pertinent à deux titres pour le green open access :

  • P3W et WAYF Cloud pourrait être implémentés sur les plateformes pour gérer les droits d’accès, en améliorant la sécurité et la fiabilité des systèmes locaux ;
  • Ils fourniraient aussi des outils de mesure des usages car les bibliothèques n’auraient plus ? aucun moyen de les mesurer (sic). 

Il fallait effectivement s’attarder sur ces propositions et l’appréciation qu’elles ont de nos services. Leur mise en œuvre rendrait nos ressources en green open access techniquement dépendante du RA21 ; on pourrait se demander si leurs données d’utilisation seraient partagées avec d’autres acteurs, comme les éditeurs.

Roger C. Schonfeld[2] expose néanmoins d’autres possibilité d’intégration, au niveau du service rendu à l’utilisateur. Si une plateforme fournit l’accès à la version preprint d’un article, RA21 pourrait être paramétré pour permettre à certains utilisateurs qui n’ont pas accès à la version éditeur – et donc payante – de se voir proposer l’accès à une version alternative gratuite, comme le preprint. Il cite en exemple les efforts d’Elsevier pour connecter ses plateformes avec les dépôts institutionnels. Il reconnaît néanmoins que cela pourrait permettre aux éditeurs de réduire la visibilité de cette offre alternative, bien qu’aucune partie ne l’ai jamais explicitement exprimé.

Outre l’implémentation des ressources open access des bibliothèques, la question se pose de savoir quels éditeurs se déploieront sous le protocole RA21. Sans trop s’avancer, ce sera le cas des éditeurs à l’initiative du projet : Elsevier, Springer Nature, Wiley, ACS, IEEE, Wolters Kluwer, Taylor and Francis. Dans un marché oligopolistique, ces éditeurs ont une position dominante en diffusant la moitié des publications scientifiques. Cependant, JournalSeek, la base de données anglophone de journaux académiques et scientifiques, référence 39226 journaux publiés par 6617 éditeurs à ce jour. Lisa Hinchliffe craint que les plus petits éditeurs n’aient pas les moyens – humains, techniques financiers – d’adapter leurs plateformes à RA21. Ils pourraient être tentés de passer des contrats avec de plus gros acteurs pour qu’ils diffusent leurs contenus ou a minima passer des accords techniques qui mettraient les uns dans la dépendance de quelques autres. Cela ne ferait qu’accentuer la concentration du secteur de l’édition scientifique. Il n’est d’ailleurs pas exclu que l’on passe par une phase hybride, avec des accès alternativement proxyfiés ou par URL WAYFless, dans une période de transition plus ou moins longue, à moins qu’elle ne se pérennise. La question est d’autant plus sensible que RA21 est et restera une application propriétaire. Quand il est demandé si le code de ses applications sera diffusé en open source, RA21 répond qu’il ne veut pas exclure les fournisseurs de gestionnaires d’accès (Proquest, OCLC, Ebsco, OpenAthens, LibLynx) participant au projet, la plupart d’entre eux « gagnant leur vie » en commercialisant des outils et des solutions. RA21 sera donc bien une solution propriétaire que des fournisseurs du marché intégreront à leurs offres de service commerciales. A ce stade, il n’est pas inintéressant de se demander comment est financé le développement du standard et des applications de RA21. Le site officiel est muet sur le sujet. On ne trouve un élément de réponse que dans une seule source, le support d’un webinaire de l’UKSG : « Initial funding (is) provided by participating publishers. » Comme le dit l’adage, « celui qui paie les violons choisit la musique ». Pour les bibliothèques qui cherchent à maximiser les consultations de leurs abonnements, RA21 est une bonne nouvelle. Par contre, les perspectives sont plus incertaines pour celles cherchant à maîtriser leurs abonnements et à consolider des positions dans les négociations tarifaires avec les éditeurs.

Il est temps d’ouvrir le placard pour découvrir le sort que réserve RA21 aux monstres troublant les nuits des éditeurs. La documentation officielle du projet répète à l’envi que les serveurs proxy sont le maillon faible dans la chaîne de sécurité avec laquelle on protège les ayants-droits des publications scientifiques. Sci-Hub et LibGen copient illégalement les publications sur les sites des éditeurs puis stockent les fichiers pour y donner accès gratuitement, à toute la communauté. Pour accéder aux fichiers, Sci-Hub utilise les éléments d’identification des usagers d’un établissement abonné, en passant par les serveurs proxy de l’établissement abonné. RA21 substitue un nouveau protocole d’accès à celui que détourne Sci-Hub, en éliminant les adresses IP qui par nature sont visibles et frauduleusement reproductibles. Jill O’Neill, directrice des contenus chez NISO, rappelle que les établissements ont été « courtoisement » avertis qu’il est de leur responsabilité de ce que des brèches de sécurité ne résultent pas de compte utilisateurs « compromis » si cela doit porter atteinte aux intérêts des éditeurs ou autres fournisseurs de contenus. En effet, il ne reste dans RA21 qu’un maillon de la chaîne, l’identifiant de l’usager, sur lequel vont se focaliser les efforts de sécurisation. Avec la plateforme unique W3F, les éditeurs auraient accès, même sans données personnelles, à une vision globale des flux, grâce à laquelle ils pourraient identifier les flux suspects pour les relier aux établissements qui auront fourni les identifiants personnels. RA21 affirme avoir l’avantage d’améliorer la capacité des bibliothèques à formuler des protocoles de sécurité plus précis et sécurisés pour empêcher les accès frauduleux. Les éditeurs pourront signaler à un établissement si ces comptes présentent des indices d’usages frauduleux, le rappelant à ses engagements contractuels. Lisa Hinchliffe craint que les bibliothèques ne soient obligées de consacrer de plus en plus de temps de leur personnel à la formation et au dépannage des comptes basés sur l’identité. Dans la nouvelle chaîne de l’information scientifique, les établissements universitaires auraient pour fonction de veiller à la fiabilité des LDAP, ses bases de comptes personnels, probablement avec les moyens économisés sur l’administration et la maintenance d’un EZproxy. Avec RA21, les plus grands éditeurs scientifiques espèrent donc couper les vivres aux intermédiaires qui piratent leurs catalogues. RA21 est un Sci-Hub killer. Peut-être est-ce sa fonction principale et au diable toutes les conséquences sur les établissements abonnés. Dans toute guerre, même commerciale, il faut des dommages collatéraux pour que le tableau soit complet.


[2] Responsable des projets liés aux bibliothèques d’Ithaka S+R, une organisation à but non lucratif ayant pour objectif d’aider la communauté universitaire à utiliser les technologies numériques.

En conclusion

RA21 annonce une révolution qui faciliterait l’expérience des usagers mais au final, la technologie utilisée n’est pas fondamentalement innovante. Elle réutilise SAML, un protocole de sécurité déjà intégré aux solutions préexistantes : Shibboleth, OpenAthens. Le fonctionnement et les interfaces devraient être très similaires. Par contre elle substitue à ces solutions consortiales, développées par les universités, une plateforme centralisée sur un modèle de technologie propriétaire. Le contrôle des accès échappera en grande partie aux abonnés, réduisant leurs compétences à la gestion des bases d’identifiants de leurs usagers, sous contrôle des éditeurs. Les bibliothèques peuvent se demander comment vont s’intégrer tous leurs services dans cette nouvelle chaîne de diffusion de l’IST. Les principaux prestataires d’outils de découvertes participant au projet, il serait logique qu’ils intègrent cette nouvelle technologie aux outils de découvertes, résolveurs de liens… voir même aux SGBM qui remplacent nos SIGB. Outre les changements induits dans nos services aux usagers, cela pose la question de la charge des coûts. Dans quelle mesure seraient-ils reportés sur les tarifs d’abonnements que nous supportons comme des charges récurrentes ? Le développement de RA21 mérite toute l’attention des acteurs de la vie universitaire et de leurs tutelles. En Amérique du Nord, l’Association of Research Libraries (ARL) a déjà pris position contre le projet, jugé trop déséquilibré en faveur des éditeurs.

De toute façon RA21 paraît déjà dépassé alors qu’un consortium d’éditeurs développe une autre solution, Get Full Text Research (GetFTR). Son développement sera piloté par un consortium d’éditeurs sans leur syndicat, ni le Niso ou  les intermédiaires de service (ExLibris, OCLC, Ebsco…). GetFTR a les mêmes objectifs que RA21 et entend dépasser les limites qu’il prête à ce dernier. Les éditeurs visent-ils à contrôler toute la chaîne de diffusion de leurs publications et l’ensemble de son environnement numérique ?

Qu’est-ce que le KM ? (1)

Un billet en 2 parties, pour enfin comprendre ce qui se cache derrière le terme mystérieux de « knowledge management », par Julien Sempéré (@jusempere), chef de projet Learning Centre de l’Université Paris-Saclay, et accessoirement secrétaire du comité permanent sur le KM de l’IFLA. Merci Julien d’avoir honoré cette commande !

martin-adams-S3D_6eTWRyA-unsplashEcrire un billet dans un blog populaire pour expliciter une méthode, voilà une vraie démarche de Knowledge Management (KM), ou gestion des connaissances (GC). En effet, pour qu’un groupe, un service ou une institution développe ses connaissances, encore faut-il persuader du bien-fondé de la démarche. Ce billet ne prétend pas présenter le KM des origines à nos jours, mais expliquer pourquoi cette approche est à encourager dans le contexte actuel de forte transformation de l’enseignement supérieur et de la recherche. Réel remède à tous nos maux de « gestion du changement » et de « mutualisation », ou simple placebo, avoir un esprit façonné au KM ne peut, dans tous les cas, pas faire de mal.

Le KM : pourquoi les bibliothécaires ?

Théorisé et mis en pratique dans l’industrie en particulier au Japon (Nonaka et Takeuchi), la GC consiste à développer une culture au sein de toute organisation pour gérer la connaissance qu’elle détient, sa transmission et sa transformation. Le KM part du constat que toute organisation possède un capital de connaissances en particulier non écrites ou tacites. Chaque personne au sein de l’organisation détient une part de ce capital et, si rien n’est fait pour capter ce capital, c’est un risque pour l’organisation de perte de culture et de savoir-faire entraînant un risque économique. A titre d’exemple, comment capter la connaissance d’un créateur de mode au sein d’une maison de haute-couture ? Si son départ est une perte irréparable, cependant, ses dessins, ses créations et ses disciples sont autant de manières de transmettre sa connaissance.

Au début des années 2000, cette gestion des connaissances s’est traduite par le développement de services ou postes de knowledge manager au sein des entreprises et a été récemment intégrée à une norme ISO 9001-2015. Théorisée de manières différentes, y compris en français (Prax), elle insiste sur des dynamiques identiques importantes :

  • Comment l’individu transfère sa connaissance personnelle à d’autres personnes qui travaillent à son contact ?
  • Comment un groupe transmet à son tour sa connaissance à d’autres groupes au sein de l’organisation ou en dehors de celle-ci ?
  • Comme l’individu acquiert de nouvelles connaissances d’autres groupes ou individus afin d’être en capacité d’innover ?

Dans le même temps, les bibliothèques se sont intéressées au KM. En effet, les bibliothèques de banques centrales en ont utilisé les méthodes au titre de la transparency, la capacité à gérer la validité et la confidentialité d’une information qui doit être consolidée, validée et diffusée de manière très ciblée au sein d’une institution. Plus généralement, les bibliothèques y ont pris part du fait de leur capacité à indexer, classer et mettre à disposition de la connaissance. C’est ainsi qu’au début des années 2000, un special interest group en KM s’est développé au sein de l’IFLA donnant naissance à une section Konwledge Management en 2011. Ce groupe était dès l’origine constitué de collègues issus de cabinets de conseil, de bibliothèques universitaires, d’institutions centrales (parlements, banques centrales, agence pour l’environnement) du fait des origines mêmes de la discipline. Cette diversité a ouvert ses travaux sur des champs assez divers : compréhension des attentes des publics, transformation de la connaissance, accompagnement du changement, validité de la connaissance, etc.

Ainsi, les travaux se sont intéressés à la transmission de la connaissance en interne, au sein de la bibliothèque ou le rôle qu’elle peut tenir au sein de son institution pour instaurer une culture du KM. Ils se sont également penchés sur la capacité des bibliothèques à échanger de la connaissance vers et depuis les publics. La littérature sur le sujet est essentiellement disponible en langue anglaise bien que le fait de professionnels issus de toutes les aires géographiques. L’ensemble des cas d’usages peut se retrouver librement sur la bibliothèque de l’IFLA : http://library.ifla.org.

Jean-Yves Prax. Le guide du Knowledge Management. Concepts et pratiques du management de la connaissance. Paris, Dunod, 2002.

Ikujiro Nonaka, Hirotaka Takeuch. La connaissance créatrice : la dynamique de l’entreprise apprenante. Bruxelles, De Boeck, 1997.

[Photo by Martin Adams on Unsplash]

Le marché du mardi n°50

Bunches of carrots for sale at the Farmer's MarketRecherche stuff

Améliorer Wikipedia via PLOS : Peu de chercheurs contribuent à Wikipedia, alors que ce sont des spécialistes qui ont toute légitimité à enrichir l’encyclopédie, et, quand ils contribuent, cette activité es difficilement  valorisable dans leurs CV, puisque la notion d’auteur est fortement diluée dans Wikipedia. C’est avec ces éléments en tête que les éditeurs de PLOS ont lancé en 2017, les PLOS  Topic Pages, qui sont des articles thématiques courts, validés par les pairs sur le wiki de PLOS, publiés dans les revues participantes au projet sous forme d’articles (avec un DOI, donc citables), ajoutés à Wikipédia, puis enrichis par la communauté. Et c’est sans APC.

Lens, une des alternatives au WoS : Après des années d’immobilisme, il y a depuis 2 ans pas mal de mouvement dans le secteur des outils bibliographiques. Aaron Tay, qui suit de près les progrès dans ce domaine, a fait de nombreuses analyses et comparaisons, dont notamment une revue de détail de Lens.org, qui a selon lui un fort potentiel. Et dont je n’ai pas beaucoup entendu parler par ici – est-ce que ce type d’outils commence à être utilisé (ou même juste testé) dans la profession ? Si oui je veux bien vos retours d’expérience !

Intéressant de relire les anciennes éditions du « Marché du mardi » (en cherchant le numéro à attribuer à celui-ci), ça permet de retomber sur des ressources intéressantes comme la série des Ten simple rules de PLOS computational biology, qui donnent des conseils pratiques sur la vie de chercheur.

OER stuff

Les presses numériques de l’université de l’Iowa proposent une introduction aux ressources éducatives ouvertes (Open Education Resources, OER) : The OER starting kit . Cet ebook (gratuit, CC-BY) aborde aussi bien les aspects juridiques et techniques que pédagogiques des OER.

Des OER en veux-tu, en voilà : on en trouve un catalogue multidisciplinaire, multi-niveau sur OER Commons, ainsi que des modules pour aider à créer des ressources éducatives ouvertes (Open Author).

OA stuff

Une nouveauté de l’Open Access Button passée relativement inaperçue en juin dernier : la version alpha de « Permissions« , permet de faire des vérifications par lot sur des jeux de DOI ou d’ISSN sur les politiques de dépôt et d’auto-archivage des revues. Les informations d’origine ont été récupérées de la base maintenue par les BU de l’Université de Pennsylvanie, leur mise à jour est crowdsourcée et complétée par Sherpa/Romeo. Il est prévu que le système prenne en compte les affiliations des auteurs, pour les informer sur les éventuels mandats de leurs établissements

Techniques for electronic resources management systems : TERMS and the transition to Open est une mise à jour du numéro de Library Technology Report de 2013 consacré à la gestion de le documentation électronique réalisé par le GT TERMS, qui prend en compte le mouvement généralisé vers l’OA dans les négociations, le signalement, l’accès, les statistiques… Un must-read pour qui souhaite s’initier à ces questions.

[Photo : Scott97006]

Contourner les embargos

1367763825_d6c71401fb_oJ’avais été intriguée l’an dernier à la lecture de l’article de Josh Bolick, bibliothécaire à l’université du Nebraska, Leveraging Elsevier’s Creative Commons License Requirement to Undermine Embargoes. Dans cet article, l’auteur ne faisait rien moins que démontrer une faille dans la politique de partage des contenus de l’éditeur, permettant de contourner les embargos sur le dépôt des postprints dans des archives ouvertes.

La démonstration étant un peu technique, mais la politique de l’éditeur n’ayant pas été modifiée malgré la publication de l’article, il m’a semblé intéressant de traduire le texte en français, ce que nous avons fait cet été avec Lionel Maurel, et ça donne : Tirer parti des exigences d’Elsevier sur les licences Creative Commons pour contourner les embargos.

Le pitch de l’article est le suivant : dans sa politique de partage, Elsevier fait un distingo entre archive ouverte et site web perso, le dépôt dans une archive ouverte étant soumis à un embargo (pouvant aller jusqu’à 48 mois, quand même : CarnetIST avait dès 2015 pointé les disparités disciplinaires dans leur analyse de la durée des embargos chez Elsevier), alors que la diffusion par les auteurs sur leur site web personnel peut se faire sans embargo, moyennant l’ajout d’une licence CC-BY-NC-ND. Si l’on pousse la logique jusqu’au bout, une fois que l’article est en ligne sur le site web perso avec cette licence, celui-ci devient rediffusable et donc déposable dans une archive ouverte, là aussi sans embargo.

Comme l’auteur le précise, ce dispositif n’est pas fait pour fonctionner à grande échelle, et nécessite un minimum de pédagogie de la part des bibliothécaires ; c’est d’ailleurs surtout un bon prétexte justement pour faire de la pédagogie auprès des chercheurs (sur les licences CC, sur la cession des droits, sur les conditions de diffusion des publications…). Il interroge aussi sur la notion de « site personnel », que l’éditeur oppose au site institutionnel qu’est l’archive ouverte de l’établissement : et si le site perso du chercheur est une page hébergée sur le site du labo ? Ou sa page CV sur HAL ? Il me semble que la frontière étant de plus en plus floue, ce type de clause devrait tôt ou tard disparaître de la politique de partage de l’éditeur.

LIBER 2019

mdeJ’ai eu la chance d’assister à la conférence LIBER, qui avait lieu cette année au Trinity College, à Dublin. La thématique de cette année, « Research libraries for society« , a fait émerger un volet de la science ouverte que j’ai assez peu vu traité jusqu’ici, en tout cas dans le milieu des BU françaises : celui de la « Citizen science », c’est à dire la science « participative » ou « citoyenne » en bon français. J’ai participé au workshop dédié, qui a donné lieu au lancement du groupe de travail éponyme au sein de Liber – un projet à suivre.
C’était une édition de bonne tenue, trois jours très denses, du coup pas de compte-rendu exhaustif mais quelques notes sur des interventions fort intéressantes :

Are we plan S ready ? Level of compliance at the University of Vienna
Support : https://zenodo.org/record/3258038
L’université de Vienne est une grosse université (90 000 FTE), avec un service OA dédié, en charge de l’archive ouverte, de la gestion des accords et des fonds pour le financement de la publication en gold OA, du conseil et de l’accompagnement des publiants. Elle a conclu des accords transformants avec des éditeurs traditionnels et avec des pure players de l’édition OA.
Un accord transformant, c’est :

  • un accord entre les éditeurs et les financeurs/les institutions

  • dont l’objectif est la transition des revues vers une diffusion entièrement OA

  • avec un passage du modèle de l’abonnement (on paye pour lire) à un modèle prenant en compte le volume de publication (on paye pour publier)

Les bibliothécaires ont cherché à savoir dans quelle mesure les accords transformants sont-ils compatibles avec le plan S. Pour ce faire, ils ont analysé le champs ‘financement’ des publications des enseignants-chercheurs autrichiens extraites du WoS et de Scopus sur l’année 2017, en regardant celles publiées dans des revues participant à un accord transformant et dans des revues présentes dans le DOAJ.
Résultats : 57% des publis sont disponibles sur des plateformes compatibles avec le plan S (+ 5% en cours de négociation), les 38% restants étant publié dans des revues sur abonnement (majoritairement chez Elsevier), sans accord négocié.
Difficultés rencontrées :

  • Financement de la publication en OA : le fait d’être à coût neutre reste une sorte de Graal, qui n’est pas facile à définir (notion de chiffre d’affaire historique, volume de publications, volume d’APC déjà payés) ; les bibliothécaires pointent par ailleurs la nécessité de trouver des sources de financement complémentaires pour payer l’OA gold (mais pas de piste évoquée), ainsi  que leurs inquiétudes face aux éditeurs qui augmentent leurs revenus avec les APC, sans qu’il y ait une compensation sur la dépense en abonnements.

En conclusion : être compatible avec le plan S n’est pas impossible, mais nécessite un mix entre la voie verte et la voie dorée. Je note aussi l’intérêt des accords transformants, dont on n’a pas encore vraiment fait l’expérience en France (à part avec EDP Sciences, mais je n’ai pas encore vu de retours de ce type sur cet accord).

Is the library open ? Correlating public access to academic libraries with open access support
Support : https://zenodo.org/record/3258040
Il s’agit d’une initiative originale menée par COKI (Curtin Open Knowledge Initiative), une équipe pluridisciplinaires hébergée par le Centre de culture et de technologie de l’université de Curtin, Australie. L’équipe a voulu savoir, en gros, si les campus étaient « ouverts », et dans quelle mesure, en prenant l’ouverture des bibliothèques comme représentative du niveau d’ouverture des campus ; l’idée est de regarder si l’accès physique à la BU est cohérent avec les politiques OA de l’institution.
A partir d’un set de 20 institutions, de tous les continents, on met en parallèle les catégories d’usagers et les droits qui leur sont alloués dans les BU : accès physique, prêt, consultation sur place, impression, accès aux ressources électroniques sur place, wifi, accès à des ordinateurs, aide d’un bibliothécaire, PEB, accès aux ressources électronique distant. On regarde aussi les coûts pratiqués pour les extérieurs – plusieurs raisons à ces coûts : compensation, financement supplémentaire, moyen de gestion de la demande (mais est-ce que les BU dont l’accès est gratuit sont forcément mieux financées ?). On regarde ensuite les informations disponibles sur le web public, on agrège les politiques OA, la présence d’une archive ouverte, d’un fonds de financement pour les APC, l’absence de restriction à l’accès physique aux BU, l’absence de coût pour cet accès pour déterminer des scores pour chaque établissement étudié.
Résultats :

  • Les politiques OA sont généralement plus « open » que les politiques d’accès physique aux BU

  • On note pas mal de disparités entre les 2 dimensions

  • Intéressant graphique sur la répartition par région du monde entre green et gold

  • Importance d’une bonne communication, claire sur les politiques d’accès

C’est un travail qui se poursuit, l’équipe compte à terme inviter les BU à examiner leurs propres données, et inclure d’autres établissements dans son étude.

Deep green – Open access transformation
Support : https://zenodo.org/record/3258069
Comment alimenter les AO en contenus ? C’est la question que tout le monde se pose, et à laquelle les bibliothécaires allemands répondent avec Deep Green. Ils partent du principe que les éditeurs ont les métadonnées qui vont bien. L’objectif du projet est donc d’alimenter les archives ouvertes avec du contenu produit par les éditeurs, en tenant compte des accords négociés et des politiques éditoriales, et ce de la façon la plus automatisée possible.
Comment ça marche ?

  • Les éditeurs déposent leurs métadonnées et leur texte intégral sur un serveur FTP

  • Deep Green fait la correspondance des affiliations (c’est le plus compliqué)

  • Deep Green livre les métadonnées et le texte intégral aux AO (via des API, SWORD, OAI-PMH)

L’infrastructure technique est open source (github) ; une version beta est prévue à l’été 2019 ; les éditeurs participants pour la première phase sont : Karger, Sage, Frontiers, BMJ, De Gruyter, MDPI + 30 archives ouvertes

Atouts : coopération avec les éditeurs + fort intérêt des institutions universitaires allemandes
Difficultés : trouver les droits de diffusion en OA, récupérer les métadonnées auprès des éditeurs. La négociation avec les éditeurs est chronophage et parfois onéreuse. Ils proposent d’ailleurs d’inclure la fourniture des métadonnées dans les négociations de façon plus systématique, y compris pour la version de référence des articles (« version of record »). La qualité des métadonnées n’est pas toujours au rendez-vous, il faudrait définir un standard de métadonnées.
Et après ? Il aimeraient étendre le système à d’autres types de documents (les ebooks sont prévus), et surtout aux pays voisins, et créer un réseau de Deep Greens – Je note qu’en France le fait d’avoir HAL nous faciliterait les choses (vu qu’on n’aurait qu’un seul tuyau à brancher, en quelque sorte), contrairement à la plupart des autres pays européens où chaque institution a sa propre archive.

Tous les supports sont disponibles sur Zenodo, ainsi que les enregistrements audio et/ou vidéo ; si vous avez un peu de temps, ça vaut le coup de s’y plonger.

[Photo : @marlened – évidemment, impossible d’aller à Dublin sans visiter The long room, « la » salle de lecture archétypale des bibliothèques. Et c’est vrai que c’est impressionnant !]

Les évolutions du plan S (en 20 points)

2943090657_2fcb658a44_oSPARC Europe a publié sur son site un rapport sur les changements dans le plan S suite à la consultation publique (dont l’ensemble des contributions vient d’être rendue publique sur Zenodo) sur le guide d’implémentation dudit plan. Voici une traduction du résumé du rapport, pour se faire une idée des principales évolutions du Plan S.

Résumé des 20 changements majeurs du Plan S

  1. La date d’entrée en vigueur a été reportée d’un an à 2021. La cOAlition S encourage ses membres financeurs à mettre en œuvre les principes du Plan S pour toutes les subventions octroyées à partir de janvier 2021, en fournissant maintenant des instructions claires sur le moment et la manière dont ces principes doivent être appliqués.
  2. Le Plan S aborde la question de l’accès ouvert (Open Access) à la recherche issue non seulement des subventions publiques mais aussi des subventions privées, élargissant ainsi la portée des contenus potentiels à “libérer” en OA. La nouvelle version de ce principe du plan S s’adresse à un éventail plus large de types de financeurs, y compris les conseils de recherche et les organismes de financement internationaux, nationaux et régionaux.
  3. Le principe fondamental, ainsi que certains autres critères du plan S incluent maintenant les archives ouvertes comme un lieu de dépôt en accès ouvert immédiat et sans embargo, au même titre que les revues et plateformes en accès ouvert. L’ancien critère consacré aux archives ouvertes devient de fait superflu.
  4. La cOAlition S procède actuellement à une analyse des écarts entre les disciplines afin d’accroître la part des revues ou des plates-formes en accès ouvert. La cOAlition S élaborera des mesures incitatives pour la constitution de nouvelles revues et plates-formes dans les domaines où des besoins et des écarts existent.
  5. La cOAlition S examinera plus en détail les risques transitoires portés par l’accès ouvert perçus par les sociétés savantes.
  6. La cOAlition S définit plus clairement la notion de plate-forme en accès ouvert, qui ne regroupe pas ou ne republie pas des documents déjà publiés, par exemple Wellcome Open Research ou Gates Open Research.
  7. Les auteurs ou leurs institutions doivent conserver leurs droits d’auteur sans avoir à payer de frais supplémentaires. La cOAlition S a également l’intention de fournir des mécanismes à l’appui en développant ou en adoptant un modèle de « licence de publication » pour leurs bénéficiaires, afin de s’assurer qu’aucun auteur n’ait besoin de négocier individuellement avec les éditeurs pour diffuser un article en accès ouvert. Les « licences de publication » accordées aux éditeurs doivent désormais garantir qu’un auteur ou une institution peut, dès la publication, mettre à disposition la version de reference (version of record, VoR), le manuscrit accepté de l’auteur (author accepted manuscript, AAM) ou les deux versions sous une licence ouverte via archive ouverte.
  8. La cOAlition S s’engage également à s’assurer que les auteurs ou les institutions conservent le droit d’auteur et le droit de mettre immédiatement à disposition une version de l’article (soit la version de référence (VoR), soit le manuscrit accepté de l’auteur (AAM) soit les deux) sous licence ouverte en le précisant dans leurs contrats ou accords de financement – si possible.

Le dépôt du manuscrit accepté de l’auteur ou de la version de reference dans une archive ouverte constitue désormais le seul moyen d’assurer la conformité des publications dans des revues sur abonnement qui ne font pas l’objet d’accords transformants.

  1. La cOAlition S exige maintenant que la licence CC BY 4.0 soit l’option par défaut pour les articles, les alternatives secondaires étant la licence CC BY-SA 4.0 et la liecence CC0. Il autorise également la licence CC BY- ND sur demande justifiée par le bénéficiaire de la subvention.
  2. La demande de normalisation et de plafonnement des APC a été atténuée par les nouveaux critères. Elle a été remplacée par des demandes de mécanismes de tarification équitable par rapport au service offert et favorisant une plus grande transparence en matière de coûts. Ceux-ci peuvent être normalisés et plafonnés à l’avenir si des niveaux de prix déraisonnables sont observés.

La cOAlition S s’efforcera également d’obtenir la transparence sur la tarification de divers services tels que la sélection, l’examen par les pairs, le travail éditorial et la correction pour établir des prix de publication équitables. Il sera demandé aux éditeurs de fournir une ventilation des prix au niveau de l’éditeur, et si possible au niveau de la revue.

Pour plus de transparence, « La revue ou la plateforme doit fournir, sur son site Web, une description détaillée de ses politiques éditoriales et de ses processus décisionnels. En outre, des statistiques de base doivent être publiées au moins une fois par an, portant notamment sur le nombre de soumissions, le nombre de validations demandées, le nombre de validations reçues, le taux d’approbation et le délai moyen entre la soumission et la publication. »

La cOAlition S cherche également à encourager les gouvernements, les universités, les organismes de recherche, les bibliothèques, les académies et les sociétés savantes à aligner leurs stratégies, politiques et pratiques pour assurer la transparence.

  1. La cOAlition S réitère son soutien aux modèles sans APC et à une vaste gamme de plates-formes innovantes d’accès ouvert ainsi qu’à d’autres mécanismes bien établis de mise en œuvre immédiate de l’accès ouvert, et envisage d’apporter un soutien financier collectif en cas de besoin.
  2. La cOAlition S mène une action concertée pour limiter les coûts de l’accès ouvert pour les chercheurs des pays à revenu intermédiaire et à faible revenue, en élaborant des recommandations pour la réduction et la suppression des frais de publication. En outre, les revues et plateformes doivent prévoir des dérogations et des remises pour ces pays ou pour certains auteurs dont les motivations peuvent être démontrées. Il est important de noter que des statistiques sur les dérogations demandées et accordées doivent également être fournies.

Dans ce contexte, le paiement ou la dispense de frais de publication ne doit en aucun cas influencer la décision éditoriale concernant l’acceptation d’un article.

  1. Bien que les organismes financeurs de la cOAlition S déclarent qu’ils ne soutiennent pas l’édition hybride, le principe de refuser purement et simplement l’édition hybride a été supprimé. Au lieu de cela, les organismes financeurs sont autorisés à soutenir l’édition hybride dans le cadre d’accords de transformation temporaires, tandis que les chercheurs individuels, les institutions de recherche, les autres financeurs et les gouvernements sont invités à ne pas soutenir financièrement l’édition hybride.
  2. Les accords transformants seront soutenus jusqu’à la fin de 2024. La cOAlition S utilisera 3 stratégies : les accords transformants, les modèles d’accords de transition et les revues transformantes. Par exemple, les modèles d’accords de transition aideront les maisons d’édition des sociétés savantes et les petites et moyennes maisons d’édition à passer à un modèle de diffusion en libre accès. De plus, la cOAlition S « ne soutiendra financièrement les accords après le 1er janvier 2021, que lorsqu’ils sont conformes aux recommandations de l’ESAC.”.
  3. Dans le Guide de mise en œuvre, la cOAlition S clarifie précisément ce qu’elle paiera et ce qu’elle ne paiera pas pour ouvrir l’accès à la recherche.
  4. Un nouveau principe a été ajouté, exprimant l’engagement des organismes de financement de cOAlition S à évaluer les résultats de la recherche lors des décisions de financement en fonction de leur valeur intrinsèque, sans tenir compte des métriques des revues comme le facteur impact, le canal de publication ou l’éditeur. Les membres de cOAlition S intégreront ce type de principes à leurs politiques avant janvier 2021.
  5. La cOAlition S reconnaît également « l’importance pour les chercheurs en début de carrière que les institutions employeuses s’engagent à réviser leurs procédures (d’évaluation de la recherche) et à les faire progresser vers une mise en œuvre dans la période transitoire du Plan S”.
  6. Plusieurs des exigences de conformité pour les plates-formes, les revues et les dépôts en accès ouvert ont été revues à la baisse. Plus précisément, les exigences relatives aux archives ouvertes portent principalement sur l’inclusion de métadonnées de format non exclusif interopérables et de haute qualité pour les articles sous licence CC0, d’identifiants pérennes pour les versions déposées, de licences lisibles par machine, d’informations sur le type d’accès ouvert et sur la licence, ainsi que d’information sur les organismes financeurs. Un temps de disponibilité des archives de 99,7% est également demandé.

Les critères fortement recommandés pour les archives ouvertes comprennent : des systèmes de soumission de manuscrits qui supportent à la fois les téléchargements d’auteurs individuels et les téléchargements en masse, le stockage du texte intégral au format JATS XML par exemple, le support d’identifiants pérennes (PID) comme ORCID, des données de citation ouverte (I4OC), des API ouvertes, une conformité à OpenAIRE des métadonnées et QA pour relier le texte intégral aux métadonnées bibliographiques.

Ceux-ci feront l’objet d’une étude en 2024 et pourraient alors devenir obligatoires.

  1. La cOAlition S travaillera avec certains services pour établir des mécanismes de contrôle de la conformité en accès ouvert qui seront définis dans le Guide de mise en œuvre, par exemple le DOAJ, OpenDOAR, SHERPA/RoMEO, ESAC.

La cOAlition S soutiendra également « le développement d’un outil dont les chercheurs pourront se servir pour savoir si leurs lieux de publication respectent les critères ».

  1. D’ici la fin 2024, la cOAlition S aura terminé une évaluation approfondie des conditions, des effets et de l’impact du Plan S, en accordant une attention particulière aux conséquences des accords transformants et de la diffusion en accès ouvert des articles de revue par le dépôt dans une archive ouverte.

On trouve dans le rapport complet plus de détails sur certains des principes du plan S.

[Disclaimer : je fais partie du board de SPARC Europe]

[Photo : Markus Mayer sur Flick / CC-BY-NC-SA]


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