Archive pour août 2012

Le Rapport Finch

Depuis quelques semaines les réactions sont nombreuses sur les blogs et autres listes de diffusion professionnelles anglophones à propos du rapport « Accessibilité, durabilité, excellence : comment accroître l’accès aux publications de la recherche » réalisé par le groupe de travail sur l’extension de l’accès aux résultats de la recherche publique, mandaté par le gouvernement britannique en octobre 2011.

Des avancées
Le rapport Finch (du nom de la responsable du groupe de travail, Janet Finch), dont le résumé a été opportunément traduit par les équipes de l’INIST (merci à elles), pose les points suivants :
– Le principe d’un accès libre aux résultats de recherche financée sur fonds public est renforcé
– La « voie dorée » (ie la publication dans des revues en OA) doit être privilégiée
– Il y aura une période de transition, qui engendrera des coûts supplémentaires
– La question des licences nationales doit être étudiée et évaluée
– Les archives ouvertes ont un rôle de conservation et de point d’accès à la littérature grise et aux données de recherche

Des critiques

Présenté ainsi, ce rapport a tout d’une belle avancée pour l’Open Access, cependant… il prête le flanc à un certain nombre de critiques :
– Le modèle des revues en OA (« Gold OA ») est strictement assimilé au modèle auteur-payeur : or, d’une part nombre de revues publiées par des laboratoires et centres de recherche ne font pas payer de frais de publication (« Article Processing Charges », APC) aux auteurs (c’est le cas pour 80% des revues signalées dans le DOAJ) – certes elles sont financées par l’institution en amont, aussi sur fonds publics, mais elles fournissent un accès libre direct à l’intégralité de leurs contenus -, et d’autre part le modèle auteur-payeur ne libère, au final, qu’un seul article à la fois. Alors que les revues en OA constituent une réelle alternative aux revues sur abonnement, le système de l’auteur-payeur me paraît très limité : comment suivre les évolutions d’une thématique de recherche quand on n’a accès qu’à des fragments de cette recherche ? Je trouve que une solution comme le mandat de dépôt mis en place par la Commission Européenne dans le cadre du 7ème PCRD (et l’accès via OpenAIRE) plus efficace : pour tout un projet, toutes les publications doivent être déposées (avec une période d’embargo certes, mais c’est un moindre mal). Par ailleurs, le rapport recule sur la question des embargos en préconisant une durée minimale de 12 mois (au lieu de 6 généralement).

– Les recommandations du rapport sont également les plus coûteuses : elles ne dispensent pas du maintien des abonnements traditionnels, et ajoutent une dépense non négligeable pour les frais de publication, dont le coût, estimé à 50-60 millions de £, ne sera pas compensé par une rallonge budgétaire en ces temps de crise. Et il n’est demandé aucune contrepartie aux éditeurs (parce que quand même c’est par là que ça devrait commencer) : une baisse du coût des abonnements serait pourtant la moindre des choses. C’est vraiment l’industrie de l’édition qui est défendue ici (« the group […] had been concerned not to recommend measures that would “damage high standards of peer review or undermine the very successful publishing industry”…), bien plus que l’amélioration des circuits de diffusion de l’information scientifique… Pour ce qui est des licences nationales, le rapport reste au stade des recommandations, aucune estimation n’est donnée. A mon avis, quitte à mettre 50 millions de £ sur la table, autant les investir dans des licences nationales pour tous que dans des frais de publication pour une diffusion partielle. Je dis ça je dis rien…

– On passe d’un système où il faut payer pour lire les articles à un système où il faut payer pour publier, ce qui creuse les inégalités entre les pays (quid des chercheurs des pays en développement ?), entre les établissements (les « riches » paieront en plus pour publier, les « pauvres » continueront à payer pour voir pendant la loooongue période de transition) et entre les disciplines (en SHS ce sont encore les ouvrages qui font référence, or que restera-t-il pour financer la publication d’ouvrages en OA ?). Au sein d’un même établissement, on risque également de voir s’accentuer la compétition :

  • entre les disciplines de pointe et les disciplines de niche : les établissements devront établir des priorités de financement, qui risquent d’être défavorables aux disciplines émergentes ou hyperspécialisées.
  • entre les anciens et les modernes : il est vraisemblable que les établissement miseront plus volontiers sur des chercheurs confirmés que sur de jeunes chercheurs, ce qui n’encourage pas forcément l’innovation.

– L’impact du dépôt dans des archives ouvertes (la « voie verte » vers l’OA) est minoré, au prétexte que le rythme des dépôts n’est pas celui escompté. Certes il est recommandé de poursuivre le développement des archives ouvertes, mais en les cantonnant à une complémentarité avec l’édition traditionnelle : ciblage sur la littérature grise et aux données de recherche, rôle de conservation. Il semblerait plus judicieux de renforcer les mandats institutionnels pour augmenter le nombre de dépôts, non ? En plus ça ne coûte pas grand chose, enfin, pas rien, mais pas 50 millions non plus.

Sources

Reaction to the Finch report par Peter Murray-Rust

Push for gold will cost millions, open-access report says dans le Times Higher Education

The Finch Report on open access: it’s complicated sur Reciprocal space

The Finch Report: Optimism, Hope and Frustration for Repository Staff in Equal Measures par l’UKCoRR (United Kingdom Council of Research Repositories)

Some Thoughts on the Finch Report sur The past speaks

The Finch report and its implications for the developping world sur Open and Shut?

The Finch Report: UCL’s David Price Responds sur Open and Shut?

The Finch Report in a global Open Access landscape par Paul Ayris sur Open and Shut?

[photo : steve nordby]

Mandat européen de dépôt en OA : pas d’impact avant 2022 ?

Le projet pilote de la Commission européenne pour l’Open Access, qui exige la mise à disposition en libre accès d’une partie (20%) des résultats de recherche qu’elle finance,  vient d’être étendu à 100% des publications d’ici 2020. D’ici cette date, les chercheurs sont encouragés à rendre accessibles dans un délai de 6 mois  (pour les sciences « dures ») ou de 12 mois (pour les SHS) les articles publiés dans le cadre d’un projet financé par l’UE, soit en les soumettant dans des revues en open access (« Gold road »), soit en les déposant dans une archive ouverte (« Green road ») ; l’ensemble des publications déposées pouvant être interrogé via l’infrastructure OpenAIRE.

Suite à cette annonce, repérée chez Peter Suber, le groupe d’investissement Exane BNP Paribas a sorti cette analyse à propos du groupe Reed-Elsevier (extraits) :
« Il est peu probable que cette politique ait un quelconque impact sur les revenus des éditeurs en sciences et technique d’ici 10 ans. L’UE est un acteur mineur du financement global de la recherche – on estime qu’elle finance 8% des dépenses de recherche de l’Europe des 27, soit moins de 3% de la littérature scientifique mondiale. Nous estimons que ce financement aboutit à la publication annuelle de 70 000 articles sur les 1,5 millions d’articles produits chaque année dans le monde. Nous notons de plus que le projet pilote, couvrant 20% des budgets de recherche européens, n’ a eu aucun impact au cours des 5 dernières années. […] Le taux de dépôt actuel de mandats plus anciens (comme celui des NIH ou du Wellcome Trust) est en dessous de 60%, les chercheurs ne réalisant pas qu’il est de leur rôle d’auto-archiver leurs articles. Enfin, bien que les frais de publication des revues en open access payés par les auteurs  (Gold OA) soient éligibles au remboursement par l’UE, nous pensons que, comme au Royaume-Uni, l’absence d’un financement dédié à l’Open Access est un facteur de ralentissement dans l’essor de ce modèle. »
Les auteurs de l’analyse ajoutent que malgré une progression, on est encore loin d’atteindre une masse critique d’articles en OA, et que « même dans un monde où l’Open Access dominerait, les éditeurs continueraient à générer du profit grâce à la valeur ajoutée qu’il amènent à la communication scientifique (en gérant la validation par les pairs et la mise en page des articles). […] Dans un scénario-catastrophe fort improbable, où la pression de l’Open Access sur les prix ne serait pas compensée par le volume des publications – Elsevier ne monétise qu’un tiers des articles reçus, les 2 tiers restants étant rejetés – nous estimons que la valeur par action des revues détenues est de 50p inférieure à ce qu’elle devrait être. »
De fait, Peter Suber note également qu’au lendemain de l’annonce de la Commission, le taux de l’action Reed-Elsevier a baissé de 2%.

[photo : ZeRo SKiLL]


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