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CHARLESTON CONFERENCE 2017 ‘WHAT’S PAST IS PROLOGUE’

Marlene’s corner ouvre ses colonnes à l’international : Marc Martinez (@tunguska69), directeur du SCD de Lyon 3, a gentiment accepté de nous faire un retour sur l’édition 2017 de la Charleston Conference, l’une des plus importantes manifestations professionnelles aux Etats-Unis.

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And you may ask yourself, well how did I get there? [1]

La 37e édition de la Charleston Conference – Issues in book and serial acquisition a eu lieu dans la capitale de la Caroline du Sud aux États-Unis du 8 au 10 novembre 2017 sous le mot d’ordre : What’s past is prologue. Sous ce titre énigmatique s’est déroulé un événement professionnel d’une richesse insoupçonnée de l’autre côté de l’Atlantique, organisé par Casalini libri, la revue Against the grain et la Charleston company  Il était dès lors tentant et intéressant d’aller voir in vivo comment se présentaient les tendances de fond pour les bibliothèques et leur écosystème outre-Atlantique.

Size matters

La première surprise est… de taille : celle de la conférence. Même compte tenu de la différence de taille des pays et d’effectifs des corps de professionnels des bibliothèques et de la documentation, je m’attendais à une conférence du volume de celle que tient LIBER annuellement, avec une jauge autour de 400 à 600 présents. Loin de là : 1 800 personnes au total étaient présentes sur les trois sites de la conférence dans downtown Charleston. L’Attendee roster, qui recense les participants, est un document d’une bonne centaine de pages à lui seul. C’est, pour donner un ordre de grandeur, plus de quatre fois le volume d’un congrès ADBU et on se rapproche, en termes de fréquentation, de la conférence mondiale de l’IFLA[2]. C’est grand, c’est XXL même et on est un peu perdu au début dans le dédale d’interventions simultanées, d’événements périphériques et associés, de lieux divers dans la ville mais on finit par s’y retrouver : l’organisation est sans failles et l’accueil (bénévole en grande partie) efficace et souriant, toujours prêt à sortir d’embarras le collègue français peu au fait de l’environnement local.

We’re in this together [3]

La seconde différence d’importance est plus discrète à se manifester mais n’en est pas moins frappante et colore l’ambiance et les débats de la conférence. Sur les 1790 participants, 934 seulement sont bibliothécaires ou professionnels de la documentation ; les 856 autres sont des fournisseurs, qui représentent donc près de la moitié du public (47,8%). Je dis bien qu’ils font partie du public, car ici pas de dichotomie marquée bibliothécaires / fournisseurs, ni de stands bien alignés permettant de séparer secteurs public et marchand : la conférence s’adresse autant aux fournisseurs qu’aux collègues. Des fournisseurs au demeurant très variés : à côté des bataillons serrés envoyés par les Elsevier, Springer, Sage et autres Gale, les sociétés savantes, les éditeurs, les fabricants de matériel et développeurs de logiciels se pressent dans les allées, les salles et autour des buffets et cafetières.

Peu ou pas de stands donc et peu de démonstrations de produits ou services, si ce n’est quelques déjeuners stratégiques organisés par les grands groupes à destination d’un public choisi de décideurs de l’IST nord-américain. La conférence est l’occasion pour ces deux publics que nous avons l’habitude en France de considérer assez strictement disparates de se mêler de manière informelle et aisée.

Même savant mélange à la tribune où bibliothécaires, universitaires et acteurs privés cohabitent souvent sans inconvénient visible.

How to disappear completely [4]

Parmi les bibliothécaires, douze pays étaient représentés par 63 collègues, en périphérie de l’écrasante majorité de participants US. La répartition géographique fait une place prépondérante au voisin canadien et relègue les participants du reste du monde (y compris européens) au statut d’épiphénomène statistique (moins de 30 personnes).

Parmi les locaux de l’étape, on retrouve évidemment les grandes bibliothèques universitaires du pays mais aussi une bonne partie du réseau de collègues travaillant dans des colleges de plus petite taille et renommée, voire des documentalistes travaillant dans certaines grosses high schools (l’équivalent approximatif de nos lycées) – une représentation professionnelle plus large donc que celle fréquentant ce type de manifestation sous nos latitudes.

To the point

Durant les trois journées de la conférence, les interventions, tables rondes et débats ont roulé sur des sujets subtilement différents de ceux auxquels on est exposé en Europe. Dédiée à l’origine aux problématiques d’acquisition et de gestion des collections d’ouvrages et de revues, aujourd’hui étendues au management stratégique des collections et ressources, la Charleston conference a vu ses thèmes évoluer vers des préoccupations plus larges : l’évolution des bibliothèques universitaires et de recherche  au 21e siècle ; les technologies de l’édition scientifique ; les questions d’éthique des publications ; le rôle croissant de l’intelligence artificielle dans les écosystèmes documentaires font partie des sujets abordés lors de cette édition. Les questions de ressources humaines et financières sont présentes mais à un degré moindre qu’en France, du fait d’un système de recrutement et d’un cadre d’emploi reposant sur des principes sensiblement différents et d’une situation financière globalement plus favorable – même si les problématiques de contrôle des coûts de la documentation électronique sont aussi réelles qu’en Europe.

Quand l’open access et les différentes facettes de la science ouverte constituent de plus en plus la trame de fond des conférences professionnelles généralistes françaises ou européennes, le programme de la Charleston conference met en valeur les  : d’un côté Elsevier / Bepress intervenant deux fois (une pour désamorcer les craintes nées du rachat de Bepress par Elsevier l’été précédent, la seconde en duo avec une bibliothécaire de l’Illinois pour vanter l’intégration de Bepress sur le site web de l’université) ; à l’autre extrémité de l’échelle de taille d’entreprises, les présentations de sociétés comme Yewno ou Atypon, là encore de concert avec universitaires et bibliothécaires.

Une place particulière est accordée aux questions juridiques, qu’il s’agisse de copyright, du régime de propriété des données ou des conditions juridiques dans lesquelles les bibliothèques nord-américaines rendent leurs services à leurs usagers. Une session plénière en matinée, intitulée The long arm of the law y est consacrée, avec entre autres un compendium des litiges et affaires intéressant les bibliothèques portés devant les tribunaux. Une enseignante de droit et un avocat spécialiste de la propriété intellectuelle animent la matinée, modérée par une collègue du Center for research libraries. L’intervention (chantée par moments !) de l’avocat William Hannay sinon le moment-clef. En dehors des remises de prix et des ouvertures ou clôtures de sessions, la conférence ne compte que six interventions en formation plénière, parfois de durée réduite. Le véritable show monté par Bill Hannay a été l’intervention la plus suivie, celle qui a entraîné les réactions les plus vives de la salle et a produit en bouquet final un chœur improvisé (et souvent faux on doit l’avouer) de presque 500 bibliothécaires chantant – sous la houlette d’un avocat d’affaires – les aventures d’un fichier musical numérique sous DRM !

Famous last words

Au total, un éclairage partiel, plus un instantané qu’un panorama, sur les tendances professionnelles et l’évolution de nos structures et métiers telles que les voient les collègues nord-américains et leurs fournisseurs et partenaires privés. Il paraîtrait utile que la Charleston conference figure de manière plus visible dans les agendas des collègues impliqués dans les actions et la veille internationales : c’est à mon sens, pour les bibliothèques universitaires et de recherche au moins, un des endroits où prendre le pouls de nos métiers et où sont délinéés  leurs devenirs.

[1] Motto d’une des présentations

[2] Pour référence, la fréquentation des dernières conférences mondiales IFLA a été : 2017 (Wroclaw, Pologne) : 3000 ; 2016 (Columbus, États-Unis) : 3200 ; 2015 (Cape Town, Afrique du Sud) : 2100 ; 2014 (Lyon, France) : 2600 ; 2013 Singapour : 2100.

[3] We’re in this together – NIN

[4] How to disappear completely – Radiohead

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Les effets des big deals

« The big deal and the damage done » : dans ce dernier ouvrage, Walt Crawford a étudié les dépenses budgétaires des BU américaines sur la période 2000-2010. Il montre de façon flagrante comment les « big deals », censés au départ aider les bibliothèques à élargir leur offre documentaire électronique pour un surcoût limité, les contraignent désormais à restreindre le reste de leur offre. Quelle que soit la taille de l’établissement, les budgets dédiés aux documents imprimés connaissent une baisse continue, alors que ceux des revues électroniques ne cessent d’augmenter… Pourtant, l’édition continue à produire de nombreux ouvrages chaque année, et les activités de recherche comme d’enseignement continuent à s’appuyer aussi sur les livres et autres documents imprimés, ou sur les revues des petits éditeurs ; seulement, les bibliothèques sont coincées par les « big deals », qui ne leur laissent plus aucune latitude documentaire. Il conclut :
« Si les choses continuent au rythme qu’elles ont connu entre 2000 et 2010, le dommage risque d’être irréparable, et un nombre croissant de bibliothèques risquent de devenir guère plus que des dispositifs de fourniture d’articles subventionnés. »
51754572_9c7dd86fd3_mLe livre est disponible au format ebook ou en POD chez Lulu.com.

Par ailleurs, Andrew Odlyzko s’intéresse aussi à la question dans Open Access, library and publisher competition, and the evolution of general commerce, et son analyse n’est pas non plus très optimiste :
« Les débats sur l’économie de la communication scientifique sont habituellement consacrés à l’Open Access, à l’augmentation du coût des revues, aux profits des éditeurs, aux boycotts. Ceci ne tient pas compte de ce qui semble être un des développements bien plus importants de ce marché. Les éditeurs, grâce aux offres souvent décriées que sont les « big deals », fournissent des accès plus larges et plus égalitaires à la littérature scientifique, ce qui se rapproche d’un véritable Open access. En même temps, ils marginalisent les bibliothèques, et récupèrent une part considérable des ressources dédiées à la communication scientifique. Cela leur permet de continuer à faire des profits, tout en maintenant ce que l’on appelle de puis plusieurs décennies « l’escalade intolérable du prix des revues ». Cela freine également l’expansion de l’Open Access, et conduit vraisemblablement à un oligopole d’éditeurs contrôlant la diffusion [de la recherche scientifique] au moyen de contrats de licence à grande échelle.
Il est intéressant d’étudier le phénomène des « Big deals » pour plusieurs raisons. La façon dont les éditeurs parviennent à diminuer le rôle des bibliothèques est un des indicateurs de l’amplitude et de la vitesse à laquelle les universités sont en train de se transformer. De plus, ces « Big deals » semblent montrer la direction vers laquelle s’oriente le futur de toute l’économie, qui se caractérise par un déclin de la vie privée, une augmentation de la discrimination par les prix, une augmentation de l’opacité des modèles tarifaires, une dépendance croissante au travail peu ou pas payé d’autres acteurs pour générer des bénéfices, et des modèles économiques qui dépendent de l’inertie des consommateurs. »
[photo : Jeff Werner]

Administrateurs-système en bib, vous êtes cuits

« Disons que vous avez besoin d’un site web complet. Si certains modules logiciels, comme WordPress, ou Drupal, ou une autre application vous conviennent, alors vous n’êtes qu’à quelques clics d’avoir un système en parfait état de marche, dans les nuages. Vous devez comprendre ça, et c’est pourquoi les postes d’administrateurs-système sont menacés – au moins dans les bibliothèques.
Si vous ajoutez à cela les offres hébergées comme celles de mon employeur
[OCLC], ou de nos concurrents Ex Libris ou Innovative Interfaces, vous comprenez que le futur n’est pas dans l’hébergement de vos propres systèmes, ni dans l’emploi de votre propre administrateur système – c’est plutôt dans la gestion de votre propre solution déportée dans le nuage.
C’est la raison pour laquelle je suis si pessimiste sur l’avenir des administrateurs système dans les bibliothèques. Si vous ne travaillez pas dans une grosse bibliothèque universitaire, qui continuera vraisemblablement à avoir besoin de vos compétences, ou dans une autre organisation avec des besoins spécifiques peu ou mal couverts par les solutions de cloud computing, alors je pense que vous pouvez commencer à chercher du boulot ailleurs. Vraiment. Vous me remercierez plus tard. »

If you are a library sysadmin, you’re toast – Roy Tennant, Library Journal, 17/10/2011
[photo : Sheep purple]

et les bibliothèques ?

« Les bibliothèques n’ont aucun sens dans le futur », a déclaré Shatzkin depuis la tribune dans une bibliothèque datant de 1828. « Quiconque a accès à internet a déjà à sa disposition bien plus d’ouvrages que dans cette bibliothèque », a-t-il souligné. « Nous n’avons pas besoin de bâtiments. Il y aura une demande constante de bibliothécaires, on aura besoin de leurs compétences, tout comme on aura besoin de celles des éditeurs. »
Mike Shatzkin in Montreal: Libraries don’t make sense anymore. Puis précisions, suite aux réactions produites par ces déclarations :
« Dans un monde rempli d’e-books, ce que le nôtre sera dans 10 ou 15 ans, les livres imprimés n’auront pas complètement disparu ; mais ils seront soit « exotiques », soit très spécifiques. Ils ne seront plus un moyen banal ou ordinaire de fournir du contenu comme ils le sont aujourd’hui.
Je m’attend aussi à un monde dans lequel nous aurons tous accès à / nous possèderons tous de nombreux écrans. Avec ces écrans, nous aurons aussi accès à un grand choix de contenus, comme ce que nous montre internet aujourd’hui. Mon intuition est qu’à ce moment là, notre abonnement à internet « standard » incluera un accès à plus de livres qu’il en existe dans la plupart des bibliothèques aujourd’hui, et des tas d’autres pour un coût supplémentaire symbolique ou parfois conséquent. Nous devrons choisir un (ou deux) écran(s) à transporter en partant le matin (ou pas : il sera possible d’emprunter des écrans chez Starbucks et dans le hall de l’hôtel et dans la salle d’attente du dentiste), mais nous aurons de toutes façons accès à des contenus où que nous soyons et à n’importe quelle heure. Comme le même écran nous fournira nos outils de productivité personnelle (le billet de blog que je suis en train d’écrire, la liste de courses chez le fromager avant de rentrer), nous connectera à nos comptes en banque, et, bien sûr, à nos agendas et à l’itinéraire pour la fête à laquelle nous serons censés nous rendre le soir, le stockage d’informations supplémentaires – que ce soit un livre, un magazine, un journal ou un carnet de notes – sera un anachronisme depuis longtemps dépassé.
L’objectif de base – l’objectif fondateur – d’une bibliothèque […], est de fournir un accès à des choses imprimées. Même la bibliothèque de quartier la plus petite a certainement abrité plus de contenu que n’importe quelle bibliothèque personnelle et, dans la plupart des cas, bien plus que ce qui serait disponible chez n’importe quel libraire. A l’origine, ce sont les livres qui ont défini la bibliothèque et ont attiré les lecteurs. Lorsque nous aurons tous accès à plus de livres sur nos écrans que ce que celle-ci contient, quel sera l’intérêt de la bibliothèque ? »


It will be hard to find a public library 15 years from now
, The Shatzkin Files.

Must-have de 2014

Les technologies indispensables qu’une université devra proposer en 2014, selon Josh Kim sur Inside Higher Education :
– une solution d’enregistrement vidéo des cours magistraux (a minima) : les étudiants s’attendront à pouvoir revoir une séquence du cours difficile à appréhender
– une version mobile de la totalité des enseignements proposés : on consultera autant voire plus les contenus depuis un terminal mobile que depuis un ordinateur
– un système de gestion des contenus à la YouTube : parce que les environnements pédagogiques ne sont pas prêts pour recevoir de la vidéo
– des outils standard de création de contenus : les étudiants devront pouvoir rendre leurs devoirs sous des formes électroniques enrichies.
[photo : pixy5 /Babushka]


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