Archive pour janvier 2010

Indian magic

Curieux de ce que nous réserve le futur (pas si lointain) en matière de technologies ? Précipitez-vous sur cette vidéo (repérée via un twitt de @fbon, qui en a fait un billet de blog depuis) de Pranav Mistry, jeune chercheur indien au MIT, lors de la conférence TEDIndia en novembre dernier :

Alors qu’on nous enferme chaque jour un peu plus dans des outils et des formats propriétaires, voilà qui laisse entrevoir une foule de possibles : téléphoner sans téléphone, taper un texte sans ordinateur, pouvoir enfin se passer de l’écran…Bref utiliser le numérique spontanément, sans avoir à réapprendre le fonctionnement d’une machine, ses codes, son architecture. (Explications détaillées sur comment ça marche techniquement sur InternetActu, of course)

C’est magique, génial, et en plus Pranav veut mettre tout son dispositif « Sixth Sense » (présenté en mars 2009 à TEDIndia) en open source. Cela dit on peut aussi en entrevoir aussi les biais possibles : en effet, même si on est encore loin de la mise en place industrielle de cette réalité augmentée, il semble de plus en plus crucial de réfléchir à comment on va gérer toutes ces interactions « transparentes » avec le numérique dans la « vraie vie » : pourra-t-on encore parler de spontanéité, de droit à l’oubli, si toutes nos actions sont traçables, sauvegardables, répétables ?

Voilà, c’était la digression du dimanche matin… 🙂

Economies(bien) cachées

« EBSCO est déjà la seule ressource qui permette aux bibliothèques de proposer à leurs usagers un accès en ligne à la plupart des grandes revues généralistes, et nous savions que si nous ne garantissions pas les contenus dont il est question ici, les clients d’EBSCO se verraient dans l’obligation de souscrire des accès via un second agrégateur. Au lieu de cela, les bibliothèques font des économies, puisque cet accord d’exclusivité leur évite de dupliquer les abonnements pour des ressources en texte intégral. On peut comprendre que cela agaçe Gale, mais la réalité est que cette société a elle aussi eu la possibilité de faire les investissements nécessaires pour assurer une exclusivité de diffusion à ses clients. [mais elle n’a pas remporté l’appel d’offres, ndlt] Il va d’ailleurs être intéressant de voir sir Gale va proposer des réductions substantielles à ses clients actuels, maintenant qu’elle n’a plus à payer les droits pour les revues les plus importantes. »

Extrait de la réponse d’Ebsco à la lettre ouverte pour un accès juste à l’information adressée par son concurrent Gale, suite à l’annonce de l’accord d’exclusivité conclu entre une trentaine de revues et Ebsco.

[photo : g_cowan]

Dépenser plus pour consulter moins

Deux annonces qui auront sans doute des conséquences douloureuses pour les bibliothèques et, partant, pour leurs usagers :

– Le New-York Times va retenter l’expérience de l’accès payant : après 2 essais qui ont tourné court faute de lecteurs, le NYT se donne l’année 2010 pour mettre au point un modèle économique et technique qui tienne la route pour 2011. L’idée, c’est de créer une source de revenus complémentaires à ceux de la publicité. D’après les rumeurs, un certain nombre (non encore défini) d’articles serait accessible librement, ensuite, une fois le quota atteint, l’internaute serait invité à souscrire un forfait (« a fee ») pour accéder à la totalité des contenus. Le public visé est bien celui des grands lecteurs du journal – seront-ils prêts à payer, à l’instar de ceux des grands quotidiens économiques (WSJ ou FT) qui ont déjà choisi cette voie ? L’enjeu est également technique : en l’absence de solution universelle, il va falloir composer avec la diversité des modes de connexion (IP, identifiants, vpn…) – comment faire entrer les usages de type bibliothèque dans tout ça ? Comment préserver l’accès public à l’information ?

– Un groupe d’éditeurs de revues et magazines généralistes vient d’accorder l’exclusivité de leur diffusion à Ebsco via la plateforme Ebscohost, c’est en tout cas ce qui a été annoncé lors de la conférence d’hiver de l’ALA la semaine dernière. Je n’ai pas encore vu de liste officielle, mais une quinzaine de titres circule, parmi lesquels Time, Forbes, Harvard Law Review, History today – les autres bases y donnant accès actuellement vont devoir les retirer de leurs plateformes. Un monopole de plus dans l’édition électronique, direz-vous – à juste titre. Qui vient assombrir les possibilités de négociation des bibliothèques, tout comme l’ont fait les premiers contrats de type « big deal » en leur temps. Et qui est d’autant plus gênant qu’Ebsco se pose ici en tant qu’agrégateur (des contenus de plusieurs éditeurs différents) : concrètement cela veut dire une diversité moindre dans l’offre de contenus, et une augmentation probable du coût de l’accès aux bases de données qui proposeront ces contenus exclusifs, histoire de permettre à Ebsco de rentrer dans ses frais (qui ne doivent pas être triviaux, vu la mauvaise santé financière de la presse généraliste). La concurrence s’organise : déjà, Gale a publié une lettre ouverte aux bibliothécaires pour les alerter sur ces pratiques douteuses, et réaffirmer que eux, lorsqu’ils ont répondu à l’appel d’offre des éditeurs, n’ont jamais parlé d’exclusivité…

Le problème se pose différemment de ce côté-ci de l’Atlantique : là-bas, les bibliothèques publiques achètent aussi bien de la doc électronique de niveau recherche que des ressources grand public, ici les BU gèrent la pénurie en privilégiant les ressources de niveau recherche et en rognant sur tout ce qui n’est pas lié aux thématiques de leur université… enfin, j’ai l’impression. Peut-être que je me trompe, et peut-être, par exemple, que l’offre de magazines de Cairn va remporter un grand succès ; j’attend de voir.

[photo : MyEyeSees]

Comment se lisent les articles en 2010 ?

Martin Fenner dans ce post sur Gobbledygook se penche sur les pratiques de lecture des articles scientifiques, et sur leur évolutions probables :
– la version imprimée : c’est le support dont la consultation est la plus satisfaisante (en terme de typo et de mise en page), mais le mode d’accès plus délicat : il nécessite d’avoir un abonnement personnel, ou d’aller lire à la bibliothèque, qui parfois n’a plus que des accès en ligne. Ou l’éditeur ne produit plus de version imprimée.
– la photocopie : à réserver aux articles anciens (qui n’existent pas en ligne)
– l’impression de pdf : c’est le mode de lecture le plus courant de nos jours, mais sans doute pas le plus écologique (on garde la copie numérique et on jette l’impression, voir l’item suivant)
– la lecture de pdf à l’écran : utilisée pour vérifier la pertinence du document avant l’impression, et pour en consulter des extraits. Le pdf est de plus en plus stocké à des fins d’archivage. Exemples : Papers pour le stockage et un petit nouveau, Utopia, pour des pdf enrichis.
– la lecture sur support mobile : même si la plupart des smartphones ouvrent des pdf, ce format n’est pas adapté pour une lecture optimale sur les petits écrans ; à réserver aux tables des matières.
– la lecture sur liseuse (ou livrel) : a priori elle y est confortable, le problème se pose surtout du côté de l’offre de contenus : peu de revues sont présentes, et les modèles tarifaires ne sont pas fixés.
– les pages web : au lieu de tenter de reproduire ce qui se fait sur le papier, enrichir l’article des avantages du web : navigation à l’intérieur du contenu (vs lecture linéaire de bout en bout), apports externes (commentaires, discussions dans des blogs, citations, etc), annotations… – Exemples : PLoS ONE, Article of the future chez Cell Press.

L’article n’aborde pas la question des disciplines (il  parle des articles scientifiques en général), mais il est intéressant de noter que les pratiques ne divergent pas fondamentalement entre sciences « dures » et SHS – on aurait pu croire les scientifiques plus utilisateurs de contenus enrichis ou de lecture web, par exemple. A revoir quand une masse critique de ces contenus aura été atteinte (pour l’instant on en est au stade expérimental).

[photo : postalectrice]

Koha : un nouvel entrant

Qui a dit que le monde du libre était un long fleuve tranquille ?

La nouvelle est tombée hier après midi : PTFS, une société de services pour les bibliothèques, rachète Liblime, la principale société qui assure le support de Koha pour de nombreuses bibliothèques américaines – et qui avait suscité le débat à l’automne 2009 en proposant à sa clientèle une version « privatisée » de Koha (LLEK).

Ce rachat, qui doit être finalisé courant janvier, amène à PTFS les compétences en terme de développement spécifiques à Koha de la douzaine d’employés de Liblime, ainsi que la centaine de contrats en cours (représentant près de 500 établissements).

PTFS  édite Archivalware, une solution de bibliothèque électronique, de gestion électronique de documents, etc, et travaille déjà avec des briques Koha ou Evergreen – ça me fait un peu penser à la société Jouve. D’après le communiqué de presse, PTFS envisage de faire converger ses outils et ses compétences pour proposer aux bibliothèques, par exemple, une solution tout-en-un pour gérer aussi bien les collections physiques qu’électroniques (une extension ERM est évoquée).

PTFS a une branche en Europe, Une autre société, PTFS Europe, indépendante de PTFS (mais qui distribue ses produits) proposera aussi du support sur Koha, ce qui élargit potentiellement le nombre de prestataires sur ce marché. Parallèlement, Bywaters Solutions et Biblibre, les 2 autres sociétés spécialisées dans le logiciel libre pour les bibliothèques, annoncent qu’elles vont proposer conjointement du développement et du service autour de Koha à la clientèle américaine.

Ces nouvelles me paraissent de bon augure pour le secteur du libre.

Godin met le feu aux bibs

[…] »Ceux qui utilisent [nos] services les apprécient, et nous leur en sommes éternellement reconnaissants. Mais reste la question de ceux qui ne les utilisent pas, et le billet de [Seth] Godin en est la parfaite illustration. Nous souffrons d’un problème d’image considérable, et cela met la profession en péril. Les budgets sont sabrés au niveau national comme au niveau local dans tout le pays. Les entreprises externalisent leurs besoins de documentation au lieu de garder un documentaliste dans leur personnel. L’état de Californie a pris des mesures de chômage technique à tous les niveaux, qui affectent les bibliothèques publiques aussi bien que les bibliothèques universitaires. Un grand nombre d’autres bibliothèques réduisent leurs horaires d’ouverture et licencient du personnel, tout en se demandant si elles ne vont pas fermer. Et en même temps on nous reproche de gaspiller l’argent public, parce que tout ce que nous sommes censés faire, c’est ranger des livres et dire aux gens de se taire. » […]

Toby Greenwalt, bibliothécaire, réagit à la polémique lancée par le gourou du marketing Seth Godin qui agite les bibliothécaires américains depuis une semaine (suivre #godingate sur twitter). Et Sarah Glassmeyer de commenter sur son blog :

[…] le principal problème avec ce billet vient des bibliothèques et des bibliothécaires. Si quelqu’un comme Seth Godin, qui a déjà rencontré des bibliothécaires et qui a de nombreux fans dans leur communauté, comprend si mal ce que nous sommes et ce que nous faisons, qu’est-ce que le péquin moyen peut bien penser des bibliothèques ? Voilà encore une sonnette d’alarme (une de plus) pour insister sur la nécessité pour les bibliothèques de repenser leur façon de se promouvoir. »

Dans le billet de départ, Seth Godin s’interroge sur l’avenir des bibliothèques à l’ère du numérique, et leur propose, pour survivre, « d’apprendre aux gens à prendre l’initiative intellectuelle » (« train people to take intellectual initiative »). Il ajoute :

« Une fois de plus, le net chamboule tout. L’information est gratuite maintenant. Plus besoin de rassembler des fonds publics pour acheter des ouvrages de référence. Ce sur quoi nous devons investir, ce sont sur des leaders, des sherpas et des enseignants pour amener tout le monde, des enfants aux seniors, à devenir plus offensifs dans leur recherche et leur utilisation de l’information, et dans leur capacité à se connecter et à entraîner les autres. »

Evidemment, on peut comprendre que cela en ait fait sursauter plus d’un : aider les gens dans leur recherche d’information, les former aux méthodes et aux outils, ce sont des choses que les bibliothèques ont intégré depuis un certain temps, tout de même. Et puis, l’information gratuite, les bibliothécaires sont bien placés pour savoir que ça n’existe pas : si les sommes dépensées annuellement pour les bases de données, les bouquets de revues ou de presse et les ouvrages sous droit ne suffisent pas, on peut aussi pour s’en convaincre se rappeler que Wikipedia vient de lever près de 7,5 millions de dollars pour son financement, par exemple, ou que Google n’a rien d’une entreprise philanthropique… Bref, nous avons encore du pain sur la planche…
[photo : pictr 30D]

Qui va payer le gratuit ?

La question, sous-jacente depuis quelques temps, émerge de plus en plus ouvertement : ainsi la bibliothèque de l’Université de Cornell, qui héberge ArXiv, va lancer très prochainement un appel à contributions pour mutualiser une partie du financement des 400 000$ annuels nécessaires au fonctionnement de la base. La cible de cet appel : les 200 institutions les plus utilisatrices du service (qui représentent 75% des consultations). J’aimerai bien voir les chiffres d’usage pour avoir une idée de ce que ça représente pour un établissement ; il semble cependant que ce soit « rentable » (ie moins cher que certaines bases de données commerciales), vu que 11 des 20 premières institutions contactées ont déjà donné leur accord pour une participation financière. C’est une première étape dans le développement d’une stratégie à plus long terme pour assurer la pérennité de l’archive ; le modèle de contribution « durable » reste à définir – publicité, donations, subventions, services premium sont à l’étude.
Le même type de réflexion est à l’oeuvre ailleurs, chez  Revues.org notamment, où la mise en place d’une cotisation pour les bibliothèques, en échange de services dédiés (statistiques d’usage notamment) est annoncée pour 2010 (Marin Dacos en a parlé lors de l’Université d’Eté du CLEO, et Pierre Mounier l’a évoqué lors du colloque EPEF). Les bibliothèques françaises accepteront-elles de payer ? Ces cotisations de soutien ne devraient-elles pas plutôt être versées par les services de recherche ? Après tout, l’ouverture au libre accès est une question politique, l’engagement de toute une institution, et pas des seules bibliothèques. A suivre.
[photo : kipbot]


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